Le lancement de l’Acte IV de la décentralisation à Diamniadio aurait pu clore le dialogue entre
l’État et les collectivités territoriales. Pourtant, moins de vingt-quatre heures plus tard, plusieurs
centaines de maires étaient de nouveau conviés au Palais de la République, où le président
Bassirou Diomaye Faye annonçait la création prochaine de sa formation politique et les invitait
à en devenir les membres fondateurs.Ce week-end politique met en lumière un changement de
registre qui interroge la cohérence de la rupture promise en mars 2024. Car lorsque le temps
institutionnel cède la place au temps partisan dans l’enceinte même de la Présidence, c’est une
certaine conception de l’exercice du pouvoir qui se donne à voir.
La succession de ces deux rendez-vous mérite que l’on s’y arrête. À première vue, ils semblent
relever d’une même actualité. En réalité, ils répondent à deux logiques distinctes. À Diamniadio,
le chef de l’État présidait le lancement de l’Acte IV de la décentralisation. Le cadre était
institutionnel, le sujet clairement identifié : l’avenir des collectivités territoriales, leurs
compétences, leur financement, la gouvernance locale et les conditions d’une décentralisation
enfin effective. Les maires y avaient leur place naturelle, comme acteurs de proximité et
partenaires de l’État dans la conduite des politiques publiques locales.
Moins de vingt-quatre heures plus tard, le décor change, et le registre avec lui. Au Palais, il n’est
plus question d’une réforme territoriale ni d’un programme destiné aux collectivités. Le
président Bassirou Diomaye Faye évoque la création prochaine de sa propre formation politique
et invite les maires présents à en devenir les membres fondateurs. Le temps institutionnel s’était
achevé à Diamniadio ; celui du Palais relevait désormais d’une initiative politique.
En réalité, le véritable basculement ne réside pas dans le changement de lieu, mais dans le
changement de finalité. À Diamniadio, les maires étaient réunis comme partenaires de l’État
dans une réforme publique ; au Palais, ils étaient conviés à participer à la construction d’un
nouvel espace politique autour du chef de l’État. C’est ce déplacement du registre institutionnel
vers le registre partisan qui donne à cette séquence toute sa portée politique. Il dit quelque chose
de la manière dont le pouvoir entend désormais organiser son propre espace. Le Palais de la
République n’est ni une permanence politique, ni le siège d’une coalition, ni le cadre naturel
d’une opération de structuration partisane. Il incarne l’État, la continuité des institutions et
l’autorité de la magistrature suprême. L’utiliser pour accompagner la naissance d’une formation
politique revient à brouiller une frontière que la rupture avait précisément promis de restaurer :
celle qui sépare l’institution républicaine des stratégies d’appareil.
Pendant des années, le Pastef a construit une part essentielle de son identité politique sur cette
exigence. Le président Bassirou Diomaye Faye en fut l’un des principaux porte-voix. Il
dénonçait l’usage des moyens, des symboles et du prestige de l’État au service de calculs
partisans. Cette critique reposait sur un principe simple : l’État appartient à tous les citoyens ; un
parti n’engage que ceux qui choisissent d’y adhérer. C’est au nom de cette séparation que la
rupture avait acquis une partie de sa force morale.
La rencontre du Palais vient fragiliser cette cohérence. Si le président voulait annoncer son parti,
plusieurs cadres s’offraient à lui : une convention, un congrès, une réunion de coalition, une
déclaration publique assumée comme initiative politique. En choisissant le siège de l’État, il
donne à un projet partisan le poids symbolique de la République. Ce n’est pas une simple
question de communication. C’est un choix de méthode, et ce choix engage une conception du
pouvoir.
Cette démarche renoue avec une pratique ancienne de la vie politique sénégalaise : réunir des
élus, donner à leur ralliement une consécration officielle, puis utiliser l’autorité symbolique de la
Présidence pour installer une dynamique politique. C’est précisément cette logique que
l’alternance de mars 2024 devait rompre. Les Sénégalais n’avaient pas seulement voté pour
remplacer une majorité par une autre. Ils avaient exprimé le rejet d’une manière de gouverner
fondée sur la confusion entre l’État et le parti, sur la captation des élus et sur la transhumance
comme instrument de consolidation du pouvoir.
Car la transhumance n’est pas un simple déplacement d’acteurs. Elle traduit une conception
appauvrie de l’engagement public. Elle substitue les rapports de force aux convictions, les
calculs d’opportunité aux fidélités politiques, les positions acquises à la construction patiente
d’une adhésion populaire. Elle installe l’idée que la proximité avec le pouvoir vaut davantage
que la fidélité à un projet. C’est contre cette culture que le Pastef avait bâti sa crédibilité.
Dans ce contexte, l’invitation faite aux maires à devenir membres fondateurs d’un futur parti
présidentiel ne peut être banalisée. Elle ne prolonge pas le dialogue institutionnel de Diamniadio
; elle ouvre une autre scène, plus partisane, plus directement liée à la construction d’un espace
politique autour du chef de l’État. Les maires n’y apparaissent plus seulement comme
représentants de leurs collectivités. Ils deviennent les relais potentiels d’une formation en
gestation.
Le parallèle avec la démarche du Pastef est, à cet égard, éclairant. Au moment où le parti
s’adresse directement aux citoyens en les invitant à adhérer librement par le retrait d’une carte de
membre, le président Bassirou Diomaye Faye privilégie le rassemblement de détenteurs de
mandats locaux. Deux conceptions de la construction politique se font face. L’une privilégie
l’adhésion individuelle, l’enracinement militant et le temps long de l’organisation. L’autre mise
sur la capacité d’entraînement d’élus déjà installés. Elles ne poursuivent pas le même objectif et
ne produisent pas la même légitimité.
Les images du Palais impressionnent. Elles donnent à voir des maires rassemblés autour du chef
de l’État. Mais une photographie politique ne dit jamais toute la réalité d’un rapport de force. Un
mandat local ne se confond pas avec une adhésion populaire, pas plus qu’un ralliement d’élus ne
garantit la confiance des citoyens. Certains maires conservent une forte légitimité ; d’autres sont
confrontés à l’usure du pouvoir local, à des critiques persistantes sur leur gestion ou à une
distance croissante avec leurs bases. Additionner des mandats ne revient donc pas
nécessairement à additionner des soutiens.
C’est l’une des fragilités majeures de cette démarche. En cherchant à consolider son espace
politique par le regroupement d’élus locaux, le président prend le risque de substituer une
légitimité d’appareil à la légitimité populaire qui avait rendu possible son élection. Bassirou
Diomaye Faye n’a pas été porté au pouvoir par une organisation qui lui appartenait en propre. Il
est l’expression d’une dynamique collective née du Projet, de l’engagement des militants, de la
confiance populaire et du leadership d’Ousmane Sonko. Sa légitimité institutionnelle est
incontestable ; elle ne saurait effacer les ressorts politiques de son ascension.
C’est pourquoi cette réception dépasse la polémique du moment. Elle interroge la manière dont
le pouvoir entend désormais se construire. Les Sénégalais n’avaient pas porté la rupture au
sommet de l’État pour voir émerger un nouveau parti dans l’orbite du Palais. Ils attendaient une
pratique renouvelée de l’État, une séparation plus nette entre les institutions républicaines et les
stratégies partisanes, ainsi qu’une fidélité aux principes qui avaient fondé l’espérance de mars
2024.
Le contraste est lourd de sens. La veille, le président parlait décentralisation à Diamniadio ; le
lendemain, il invitait des maires à participer à la fondation de son futur parti au Palais. Entre ces
deux rendez-vous, il n’y a pas seulement un changement de lieu. Il y a un changement de
registre. L’institution avait trouvé son cadre ; la politique partisane a choisi le Palais. C’est
précisément ce glissement qui nourrit aujourd’hui le débat.
Une rupture ne se mesure jamais aux discours qui l’annoncent. Elle se juge au premier instant où
le pouvoir est tenté d’utiliser les méthodes qu’il s’était engagé à combattre. C’est à cette épreuve
que le rendez-vous du Palais vient de soumettre le pouvoir issu de mars 2024.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com

















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