Le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô face au FMI : la première grande épreuve de la promesse de rupture

 

À l’occasion du séjour du Fonds monétaire international à Dakar, le Sénégal entre dans un moment décisif de son redressement public. Au-delà des négociations financières, c’est la capacité de l’État à reconstruire ses marges de décision, à préserver le contrat social né de l’alternance et à transformer les contraintes héritées en stratégie de souveraineté qui se trouve mise à l’épreuve.

Le séjour actuel du Fonds monétaire international à Dakar marque un nouveau moment dans l’exercice du pouvoir issu de l’alternance de mars 2024. Les échanges en cours dépassent le cadre des discussions financières : ils inaugurent le passage du temps du diagnostic à celui des décisions.

Depuis l’alternance, l’action publique s’est principalement attachée à établir la réalité des finances de l’État et à mesurer l’ampleur des déséquilibres hérités. Ce travail de vérité était un préalable. Il ne pouvait toutefois constituer une politique à lui seul. Après avoir mis au jour l’état des comptes publics, le pouvoir doit désormais démontrer sa capacité à gouverner avec cet héritage, à restaurer les équilibres sans compromettre les ambitions qui ont fondé la rupture et à reconstruire l’autonomie de décision de l’État dans un contexte de fortes pressions budgétaires.

Car c’est toujours dans les arbitrages, et jamais dans les diagnostics, que se révèle la véritable nature d’un pouvoir.

Toute alternance porte une promesse. Celle de mars 2024 portait une exigence particulière : rétablir la vérité, restaurer la souveraineté, rompre avec les pratiques de dissimulation et redonner à l’État la maîtrise de ses choix fondamentaux. Mais l’exercice du pouvoir met rapidement au jour une donnée que la conquête ne mesure jamais totalement : on peut gagner une élection sans hériter immédiatement des moyens de gouverner pleinement. La souveraineté politique se conquiert dans les urnes ; la souveraineté budgétaire, elle, se reconstruit dans les comptes publics.

Cette distinction mérite d’être soulignée. Un État peut disposer d’une légitimité populaire incontestable, d’une majorité institutionnelle et d’une ambition de transformation clairement affirmée. Si ses ressources financières sont limitées, son pouvoir d’action s’en trouve réduit. La dette ne produit pas uniquement des effets financiers ; elle produit également des conséquences politiques. Elle encadre les choix futurs, contraint les priorités, resserre les calendriers et déplace une partie du pouvoir réel vers les lieux où se négocient les conditions de l’assainissement budgétaire.

Le véritable héritage d’un régime ne se mesure pas seulement aux infrastructures qu’il laisse ou aux discours qu’il a prononcés. Il se mesure aussi à l’espace de manœuvre qu’il transmet à ceux qui lui succèdent. Une dette visible pèse sur un budget. Une dette dissimulée pèse sur une souveraineté. Elle contraint le pouvoir qui lui succède à consacrer une part importante de son action à rétablir les conditions mêmes de l’exercice de l’État avant de pouvoir déployer pleinement son projet.

C’est dans cette perspective que le retour du FMI doit être compris. Le Fonds n’est pas le sujet central. Il met en lumière l’état réel des capacités de négociation de l’État, l’étendue de sa latitude d’action et la manière dont elles conditionnent les choix à venir. Le débat serait donc mal posé s’il se limitait à une alternative simpliste : accepter le FMI ou le refuser. La vraie question est autrement plus exigeante : comment rééquilibrer les comptes sans brutaliser ?

Le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô entre ainsi dans une phase décisive de son action. Il lui reviendra de démontrer qu’un assainissement financier peut dépasser la seule correction comptable et servir une ambition de transformation de l’action publique. Il devra surtout éviter que la restauration de la confiance des partenaires ne se fasse au détriment de la confiance du peuple.

Car la confiance, en politique, n’a pas qu’un seul destinataire. Les marchés attendent des trajectoires lisibles. Les institutions financières attendent des engagements crédibles. Mais les citoyens, eux, attendent que la rupture ne se transforme pas en austérité sans visage. Ils attendent que les efforts soient justes, que les sacrifices soient expliqués, que les responsabilités soient établies et que le pouvoir d’achat ne devienne pas la variable d’ajustement d’une crise dont ils ne sont pas les auteurs.

Le futur mémorandum dira beaucoup de cette orientation. Son importance ne résidera pas seulement dans les objectifs de déficit, les mesures fiscales ou les réformes annoncées. Elle résidera dans la philosophie qu’il traduira. S’agira-t-il d’un ajustement imposé par l’urgence ou d’une stratégie de reconstruction des capacités de l’État ? La différence est fondamentale. L’ajustement répond à la pression. La reconstruction prépare l’avenir. L’un réduit les déséquilibres ; l’autre cherche à restaurer les conditions d’une souveraineté durable.

C’est pourquoi les choix relatifs aux subventions, aux entreprises publiques, aux dépenses sociales, aux investissements structurants et à la fiscalité ne seront pas de simples mesures techniques. Ils révéleront une conception de l’État. Ils diront si la restauration des équilibres est pensée comme une discipline imposée ou comme une méthode de refondation. Ils diront si la rigueur budgétaire sert à élargir demain la capacité de décision du Sénégal ou si elle installe durablement une gouvernance sous contrainte.

Le gouvernement sera donc jugé sur une ligne étroite. S’il privilégie uniquement la crédibilité financière, il risque d’affaiblir le lien social qui donne sens à l’alternance. S’il ignore les servitudes budgétaires, il fragilise la capacité même de l’État à agir. Son défi consistera à construire une troisième voie : celle d’un effort maîtrisé, socialement soutenable, politiquement assumé et stratégiquement orienté vers la reconquête d’une véritable autonomie budgétaire.

C’est à ce niveau que l’épreuve devient historique. Les gouvernements sont rarement jugés sur les obligations dont ils héritent ; ils le sont sur la manière dont ils les transforment. Le gouvernement Ahmadou Al Aminou Lô ne sera donc pas seulement évalué sur sa capacité à renouer avec le FMI. Il le sera sur sa capacité à faire de cette négociation un moment de clarification, de discipline et de reconstruction, sans perdre le fil politique qui a porté l’alternance.

La promesse de rupture ne se vérifiera pas dans le refus abstrait des contraintes. Elle se vérifiera dans la capacité à les domestiquer. Elle ne consistera pas à proclamer la souveraineté lorsque les circonstances sont favorables, mais à l’exercer lorsque les pressions financières cherchent à dicter les choix. C’est là que se joue la portée réelle de ce moment politique.

Au fond, le Sénégal entre dans une épreuve de maturité politique. Le pays doit restaurer ses comptes sans réduire son ambition, rassurer ses partenaires sans déplacer le centre de gravité de sa décision, et conduire les réformes sans rompre le contrat social né de l’alternance. Voilà pourquoi la mission du FMI à Dakar dépasse la seule économie. Elle pose une question centrale de science politique : comment un pouvoir de rupture gouverne-t-il lorsque l’héritage budgétaire limite les moyens de la rupture ?

La réponse à cette question pèsera durablement sur la trajectoire du quinquennat. Elle permettra d’apprécier si le rééquilibrage financier aura constitué un simple exercice d’ajustement ou le point de départ d’une reconstruction des capacités de l’État. Au-delà de la mission du FMI, c’est cette interrogation qui donne à la période qui s’ouvre sa véritable portée.

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com