Le rassemblement de Mbour devait confirmer l’existence d’un espace politique structuré autour du Président Bassirou Diomaye Faye. Il a surtout révélé le décalage entre un récit de puissance entretenu depuis plusieurs mois et une réalité politique plus incertaine. Au-delà du rassemblement lui-même, cette séquence remet au centre une question que le pouvoir ne pourra pas indéfiniment contourner : peut-on chercher à construire une légitimité autonome sans entrer progressivement en tension avec le Projet qui a rendu possible l’alternance de 2024 ?
Au stade Caroline Faye, la coalition Diomaye Président avait voulu faire de ce rendez-vous un test politique. L’objectif était lisible : montrer que le chef de l’État pouvait désormais compter sur une force propre, capable d’accompagner une trajectoire moins dépendante du Pastef. L’événement avait été préparé, annoncé, parfois présenté comme un moment important dans l’affirmation du camp présidentiel. Il devait convaincre l’opinion que le Président disposait d’un appui populaire visible pour élargir son autonomie.
Cette ambition s’est heurtée au terrain. La mobilisation n’a pas produit l’effet recherché. L’image renvoyée fut plus modeste que les ambitions affichées, au point que certains organisateurs ont ensuite tenté d’en réduire la portée, en expliquant qu’il ne s’agissait finalement que d’une rencontre départementale. L’argument ne dissipe pas le malaise. Lorsqu’un rassemblement est présenté pendant plusieurs semaines comme une démonstration politique majeure, il devient difficile de le ramener, après coup, au rang d’activité locale sans interroger la sincérité des annonces initiales et la qualité des assurances données au Président.
Le problème ne tient donc pas seulement au remplissage d’un stade. Il tient à l’écart entre le récit qui entourait ce rassemblement et ce que le terrain a finalement laissé voir. Les coalitions auxquelles les populations finissent par croire ne se fabriquent pas en quelques semaines autour d’un agenda de communication. Elles naissent dans les territoires, dans les habitudes militantes, dans la confiance et dans la reconnaissance d’une ligne politique lisible. Cela demande autre chose que des communiqués, des ralliements tardifs et des promesses d’appareil.
C’est précisément cette confusion entre affichage et implantation qui fragilise la démarche. La coalition Diomaye Président semble avoir prêté à son propre réseau une capacité de mobilisation que les faits n’ont pas confirmée. Des relais ont été sollicités, des acteurs convaincus, des sympathisants déplacés sur la base d’une promesse qui n’a pas produit l’effet attendu. Certains ont découvert, au moment même du rassemblement, que l’ampleur annoncée ne reposait pas sur une assise aussi solide qu’on le leur avait laissé entendre.
Les images du rassemblement ont elles-mêmes nourri les interrogations. Certaines séquences laissaient apparaître un dispositif loin de la démonstration de masse initialement annoncée. En politique, ce type de détail compte davantage qu’on ne le croit. Les foules sont aussi des messages. Leur absence également.
Une autre question s’est alors imposée : à quel moment le Président a-t-il lui-même pris la mesure réelle de cette mobilisation ? Son absence au rassemblement a inévitablement alimenté les commentaires. Dans les heures ayant précédé l’événement, plusieurs signaux semblaient déjà indiquer que les ambitions affichées risquaient de se heurter à une réalité beaucoup plus modeste. Il n’est donc pas interdit de penser que le terrain lui-même ait fini par imposer une forme de réajustement politique.
Pour Bassirou Diomaye Faye, cette absence de preuve n’est pas un détail. Elle devrait l’amener à éviter de prendre une construction fragile pour une force déjà installée. Les entourages politiques savent fabriquer des certitudes commodes. Ils transforment parfois des désirs en rapports de force, des ralliements intéressés en soutien populaire, des présences de circonstance en base durable. Beaucoup de dirigeants se sont trompés ainsi, croyant voir une armée là où il n’y avait qu’un cortège de prétendants.
Cette séquence devrait donc conduire le Président à regarder avec davantage d’exigence ceux qui parlent en son nom. Élargir son espace politique peut se comprendre. Le bâtir sur des acteurs dont l’ancrage reste à démontrer pose une tout autre question. Le pouvoir attire toujours des hommes pressés de se rendre utiles, avec des fidélités neuves, des certitudes bruyantes, des promesses de terrain et des cartes politiques qu’ils affirment maîtriser. L’épreuve populaire, elle, ne se délègue pas.
À cette question de méthode s’ajoute une donnée plus fondamentale : le Président Diomaye ne peut pas substituer, en quelques mois, une coalition assemblée dans l’urgence à la force qui l’a conduit au sommet de l’État. Cette force ne venait pas d’une addition de notables ni d’acteurs en quête de repositionnement. Elle venait d’un combat, d’une discipline militante, d’une mémoire partagée et d’une promesse portée par le Pastef. Elle était associée à Ousmane Sonko, à son empêchement, à sa décision de transmettre la candidature, et à cette idée centrale selon laquelle le Projet devait survivre aux hommes. Dire cela ne retire rien à la légitimité du chef de l’État. Cela replace simplement son élection dans son histoire politique réelle.
Cette histoire explique la nature particulière du mandat reçu en 2024. Bassirou Diomaye Faye est pleinement Président de la République. Sa légitimité institutionnelle n’est pas en débat. Mais son mandat populaire s’est noué autour d’une attente précise. Les électeurs ne l’ont pas porté au pouvoir pour ouvrir une aventure personnelle détachée du Projet. Ils l’ont choisi comme dépositaire d’une promesse politique et morale : gouverner autrement, rendre des comptes, restaurer la parole publique, replacer l’État dans une trajectoire de sobriété, de justice et d’efficacité, mener la reddition des comptes jusqu’à son terme. Cette promesse ne peut pas être diluée dans des alliances où se retrouvent des acteurs qui avaient combattu la rupture avant de chercher, aujourd’hui, une nouvelle place dans l’ordre politique.
À partir de là, le flou devient coûteux. Le Président pourrait perdre la confiance d’une partie de la base qui l’a porté sans réussir à élargir durablement son assise. Les soutiens venus par calcul restent rarement fidèles lorsque le pouvoir traverse une zone de turbulence. Ils accompagnent la force quand elle semble sûre d’elle-même ; ils s’en éloignent dès qu’elle paraît hésitante. L’histoire politique du Sénégal, comme celle de beaucoup d’autres pays africains, est remplie de ces fidélités de circonstance, présentes dans les moments favorables, presque introuvables lorsque l’épreuve arrive.
C’est ce qui rend le rapport au Pastef incontournable. Le parti ne peut pas être traité comme un appareil électoral ordinaire. Il est le cadre où s’est construite la victoire de 2024, le lieu où s’est forgée une cohérence politique, où des militants ont porté une ligne, une discipline et une espérance. On peut critiquer ses choix, discuter ses méthodes, relever ses lenteurs. Mais vouloir contourner ce socle pour installer autour du Président une autre architecture politique revient à fragiliser ce que l’on prétend protéger. Un pouvoir ne se consolide pas en s’éloignant de sa propre source.
Le rassemblement de Mbour a ainsi rendu visible une contradiction difficile à contourner. Le Président a été élu par une dynamique de rupture ; il ne peut pas gouverner comme si cette dynamique était devenue un poids. Il a reçu mandat au nom du Projet ; il ne peut pas laisser croire que celui-ci serait désormais une référence secondaire dans une coalition plus commode et moins exigeante. Il a été porté par une base attachée à la fidélité ; il ne peut pas laisser des adversaires d’hier devenir les principaux artisans d’une nouvelle architecture politique autour de lui.
Cela ne signifie pas que l’ouverture politique soit interdite. Un pouvoir doit parler au pays entier, dépasser ses cercles initiaux, chercher des convergences et éviter l’enfermement. Mais l’ouverture devient problématique lorsqu’elle brouille le mandat au lieu de l’élargir. Rassembler ne veut pas dire effacer la ligne de départ. Une coalition peut renforcer un pouvoir lorsqu’elle prolonge son orientation ; elle l’affaiblit lorsqu’elle rend son identité illisible.
C’est ici que la question politique rejoint une question d’éthique. Ceux qui ont conduit le Président vers cette démonstration manquée ne lui ont pas seulement rendu un mauvais service. Ils ont engagé son image, exposé sa fonction et abîmé sa relation avec la base qui l’a porté. Surestimer une capacité de mobilisation n’est jamais une erreur innocente lorsqu’on engage le nom du chef de l’État. Cela devient une faute de loyauté si cette surestimation pousse le Président à croire qu’il dispose d’une force que le terrain ne reconnaît pas.
Mais cette responsabilité des organisateurs ne suffit pas à épuiser le sujet. Le Président ne peut pas se réfugier indéfiniment derrière ceux qui l’entourent. Les mauvais conseils n’exonèrent jamais entièrement celui qui les accepte. À ce niveau de responsabilité, l’erreur des proches devient une faute politique lorsqu’elle est reconduite malgré les signaux du terrain. Il lui revient donc d’examiner non seulement le résultat immédiat du meeting, mais aussi les assurances, les promesses et les calculs qui l’ont précédé.
Ce travail d’examen devrait ouvrir une clarification. Le Président n’a aucun intérêt à poursuivre une trajectoire qui l’éloignerait du Pastef. Il n’a rien à gagner à laisser croire qu’il pourrait se construire durablement contre ou à côté de la force politique qui a rendu sa victoire possible. Il n’a pas davantage intérêt à se couper d’Ousmane Sonko, dont le poids populaire demeure attaché à l’histoire même de son accession au pouvoir. La fonction présidentielle lui donne l’autorité institutionnelle ; elle ne lui donne pas automatiquement une nouvelle mémoire politique.
Les organisateurs peuvent expliquer, relativiser ou déplacer le débat. Les soutiens de circonstance peuvent multiplier les justifications. Le Président reste pourtant le seul comptable de l’usage politique de son nom, de son image et de son mandat. L’avertissement n’aura de valeur que s’il accepte d’en tirer lui-même les conséquences.
Cette exigence de lucidité n’est pas une affaire de posture. Beaucoup de pouvoirs se sont affaiblis non parce qu’ils manquaient d’institutions, mais parce qu’ils avaient fini par se couper de la force populaire qui leur avait donné naissance. C’est souvent ainsi que commence l’isolement : par la conviction que l’appareil peut remplacer l’adhésion, que l’entourage peut remplacer la base, que le pouvoir reçu peut se transformer, sans dommage, en pouvoir séparé. Le Président Diomaye devrait méditer cette leçon avant que l’écart ne devienne plus difficile à refermer.
Revenir pleinement au Pastef et au Projet ne serait ni une capitulation ni un aveu d’échec. Ce serait une décision de lucidité. Le Président gagnerait à réaffirmer clairement que son mandat reste lié à la promesse de 2024. Il y gagnerait en clarté, en solidité et en respect. Il pourrait ainsi refermer la séquence des coalitions ambiguës, rétablir la confiance avec la base, et replacer son action dans le cadre qui lui a donné sa force initiale.
Le temps politique est sévère avec les dirigeants qui s’éloignent trop vite de ce qui les a portés. Beaucoup découvrent tardivement qu’une légitimité ne se reconstruit pas facilement lorsqu’elle a commencé à se fissurer. Bassirou Diomaye Faye doit éviter que son nom soit associé à cette erreur : celle d’un Président élu par une espérance collective, puis convaincu qu’il pouvait s’en détacher avant même d’avoir pleinement démontré qu’il en était l’incarnation.
La force d’un homme d’État ne tient pas seulement à sa capacité de maintenir un cap annoncé. Elle tient aussi à son aptitude à reconnaître, avant les autres, qu’une direction mène à l’impasse. Le rassemblement de Mbour peut encore servir à cela. Le Président peut choisir d’en faire non le signe d’un éloignement irréversible, mais le moment où il aura compris que son nom restera lié au Projet bien davantage qu’à une coalition formée autour des intérêts du moment.
Ce rassemblement devait démontrer l’existence d’une force politique autonome autour du Président. Il a surtout révélé ses limites. Le chef de l’État peut encore tirer de cette séquence une conclusion simple : sa véritable assise ne se trouve ni dans les ralliements tardifs ni dans les constructions d’appareil. Elle demeure dans le Projet, dans le Pastef, dans le mandat populaire qui l’a conduit au pouvoir et dans la fidélité à la parole qui l’a rendu possible.
Mbour n’a pas seulement montré les limites d’un rendez-vous politique. Il a rappelé au Président une vérité plus rude : on ne construit pas une légitimité parallèle sans ébranler celle qui vous a porté.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com


















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