Le Jub, Jubal, Jubanti : jusqu’où ira la responsabilité présidentielle ?

Entre la mise en place d’une fondation aux contours encore incertains et les prétentions qui émaneraient, selon des éléments rendus publics, d’une personnalité de l’État, en l’occurrence Maître Abdoulaye Tine, président du conseil d’administration de la SOGEPA, une ligne de fracture se dessine. Ce qui devait rompre avec des pratiques décriées semble, par glissements successifs, en retrouver certains ressorts. Dans un contexte de contrainte budgétaire revendiquée et de sacrifices demandés aux citoyens, ces signaux interpellent. Ils ramènent à une question désormais centrale : jusqu’où la responsabilité présidentielle accompagnera-t-elle ce mouvement ?

Le lancement de la Fondation nationale Sénégal Solidarité s’est imposé dans l’espace public avec une visibilité affirmée, au moment même où prenait forme une controverse autour des conditions matérielles attachées à certaines fonctions stratégiques de l’État. D’après des éléments rendus publics, une demande a été évoquée concernant Maître Abdoulaye Tine, président du conseil d’administration de la SOGEPA, portant sur des dispositions incluant notamment l’acquisition d’un véhicule de fonction, pour un coût avoisinant 87 millions de francs CFA, ainsi que la prise en charge d’un logement, avec un loyer mensuel estimé à environ 2,5 millions de francs CFA. Pour appuyer sa demande, l’intéressé aurait fait valoir que ces conditions correspondraient aux standards attachés à la fonction et qu’elles auraient été appliquées au prédécesseur. Selon les éléments portés à la connaissance du public, cette requête aurait été rejetée, sur fond de tensions budgétaires. La diffusion d’une telle séquence n’est pas sans effet sur la perception de l’action publique.

Pris isolément, chacun de ces faits pourrait être relativisé ; rapprochés, ils imposent une lecture plus exigeante, en révélant un décalage qui ne tient plus à des situations particulières mais à une manière de faire qui s’installe. C’est ce décalage qui retient l’attention.

Le jub, jubal, jubanti avait suscité une adhésion massive parce qu’il portait une exigence claire : rompre avec des pratiques identifiées, rétablir une continuité entre la parole et l’action, et replacer l’État dans une logique de responsabilité. Cette promesse répondait à une attente nourrie par une expérience récente, marquée par des mécanismes que l’on pensait refermés.

À la lumière de cette attente, la création d’une fondation dans un champ déjà couvert par un ministère en charge de la femme, de la famille et de la solidarité nationale ne peut être regardée comme un simple ajustement institutionnel. Elle introduit une superposition des missions qui brouille les responsabilités et fragilise la lisibilité de l’action publique. En théorie des organisations, une telle configuration s’apparente à une duplication des mandats, génératrice de zones d’incertitude où l’autorité se fragmente et où la reddition des comptes devient plus difficile à établir. Ce n’est jamais neutre.

Une telle architecture renvoie à des pratiques déjà observées. Elles ont permis l’installation de circuits parallèles, la circulation de ressources en dehors des cadres habituels et, parfois, la disparition de structures au moment où leur contrôle devenait nécessaire. Cette mémoire demeure vive.

Dans ce contexte, les questions que soulève la Fondation nationale Sénégal Solidarité ne peuvent être éludées. Quel sera son mode de financement, sous quel régime de contrôle sera-t-elle placée, et quelles garanties existent pour empêcher qu’elle n’échappe, à terme, à toute reddition de comptes. Ces points prolongent une exigence de transparence qui faisait partie intégrante de la promesse initiale.

La configuration retenue pour porter cette fondation accentue encore les incertitudes. La présence des deux épouses du chef de l’État introduit un registre qui renvoie à des pratiques dont l’évocation n’est pas neutre dans la mémoire récente. Lorsqu’elle s’inscrit en dehors des cadres institutionnels, une telle proximité avec le sommet du pouvoir a déjà produit des confusions entre responsabilité publique et influence informelle. Ces précédents restent présents, et c’est contre les effets qu’ils ont produits que s’était forgée l’adhésion à une promesse de rupture aujourd’hui mise à l’épreuve.

Au-delà même de l’opportunité de cette fondation, une question demeure : qui en portera la responsabilité morale ? Entre les deux figures appelées à l’incarner, quelle ligne d’autorité prévaudra, et selon quels principes se structurera l’action ? Une telle configuration n’est pas sans soulever le risque d’un éclatement des initiatives, où l’autonomie de chacune pourrait, à terme, se traduire par des dynamiques concurrentes plutôt que par une cohérence d’ensemble. Ces questions restent, à ce stade, sans réponse.

Dans le même temps, les éléments évoqués plus haut contribuent à installer l’idée d’un rapport à la fonction qui n’a pas été profondément reconfiguré. Comme si l’exercice du pouvoir demeurait associé à des avantages significatifs, y compris dans un contexte où la contrainte budgétaire est érigée en principe directeur. Ce décalage ne se proclame pas, il s’éprouve.

La responsabilité ne peut, dans ces conditions, être diluée. Les choix observés ne relèvent ni d’un simple enchaînement administratif ni d’une dérive isolée. Ils procèdent d’arbitrages qui engagent directement l’autorité chargée de fixer les limites et de garantir la cohérence de l’action publique. Le Président de la République ne peut être tenu à distance de ce qui se met en place. La rupture qu’il a incarnée se mesure désormais à sa capacité à en maintenir les exigences dans les faits.

Ce qui se dessine ne relève pas d’un basculement brutal, mais d’un glissement progressif. Des décisions prises séparément finissent, par leur accumulation, à redéfinir ce qui est acceptable. Dans cet espace qui se recompose, certains profils s’installent et prospèrent. Des habitudes de jouissance réapparaissent, portées par des acteurs qui trouvent dans les replis de l’appareil d’État les conditions d’un confort durable, souvent en décalage avec les exigences de la fonction et les sacrifices demandés aux citoyens.

Un tel relâchement fragilise la parole publique. Il rend plus difficile l’acceptation des efforts demandés et installe l’idée que la règle ne s’applique pas avec la même intensité à tous.

Il est encore temps d’interrompre cette trajectoire. Cela suppose de refermer les zones d’ombre, de clarifier les responsabilités et de rétablir une discipline effective dans l’usage des ressources publiques.

La question est désormais entière. Elle commence au sommet, et c’est là que se joue la crédibilité de la rupture annoncée.

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com