Depuis l’indépendance, le Palais a toujours constitué le principal centre de gravité du pouvoir sénégalais. L’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale, quelques jours après son départ de la Primature, introduit une donnée nouvelle dans cette tradition politique. Pour la première fois depuis l’alternance, l’autorité présidentielle et la principale légitimité politique issue de la rupture ne se déploient plus depuis le même lieu. C’est cette recomposition silencieuse des rapports de pouvoir que révèle la période actuelle.
Vendredi, un décret présidentiel mettait fin aux fonctions de Premier ministre d’Ousmane Sonko. Mardi, l’ancien chef du Gouvernement prenait place au perchoir de l’Assemblée nationale. Peu de séquences politiques auront, en si peu de temps, autant modifié la lecture des rapports de pouvoir au sommet de l’État. Ce qui semblait devoir l’éloigner du cœur décisionnel l’a replacé, par une autre voie, au sommet de l’architecture républicaine.
La scène mérite mieux qu’un commentaire de circonstance. Elle oblige à interroger la nature réelle du pouvoir au Sénégal. Les textes n’ont pas changé. Le Président de la République demeure le détenteur de l’autorité exécutive. Le Gouvernement conduit l’action publique. L’Assemblée nationale légifère, contrôle et représente. Pourtant, la politique ne se réduit jamais à l’ordre formel des compétences. Elle se joue aussi dans les rapports d’influence, les mémoires militantes, les trajectoires collectives et les légitimités que les élections consacrent sans toujours les absorber entièrement.
Depuis l’indépendance, la vie politique sénégalaise s’est largement organisée autour de la prééminence présidentielle. Les alternances ont modifié les visages du pouvoir sans rompre véritablement avec cette centralité du Palais. De Senghor à Diouf, de Wade à Macky Sall, puis sous l’actuel magistère, la présidence est restée le lieu principal d’impulsion, d’arbitrage et de symbolisation de l’État. Cette domination n’est pas seulement juridique. Elle est aussi culturelle : dans l’imaginaire national, le pouvoir se pense et s’interprète d’abord depuis le Palais.
L’élection d’Ousmane Sonko à la tête de l’Assemblée nationale vient troubler cette habitude. Le Sénégal ne bascule pas dans un régime parlementaire. Le Président ne perd pas ses prérogatives. L’Exécutif n’est pas dessaisi de sa mission. Pourtant, une donnée nouvelle s’impose : l’une des principales sources de légitimité politique du pouvoir issu de mars 2024 s’installe désormais hors du Palais. C’est moins un changement de régime qu’une inflexion dans la pratique réelle du pouvoir.
Bassirou Diomaye Faye tient sa légitimité du suffrage universel et de la fonction présidentielle. Ousmane Sonko conserve, auprès d’une part importante de la majorité et de l’électorat de rupture, une autorité née du combat politique qui a rendu l’alternance possible. Tant que ces deux légitimités cohabitaient au sein de l’Exécutif, leur articulation demeurait contenue dans un même espace. Leur séparation institutionnelle ouvre une situation plus délicate : l’autorité constitutionnelle et l’autorité politique fondatrice du Projet ne résident plus au même endroit.
Le limogeage de Sonko ne peut donc être réduit à un acte ordinaire de réorganisation gouvernementale. Certes, tout Président dispose du droit de choisir son équipe. Mais certaines décisions, par la place de ceux qu’elles concernent, excèdent le registre administratif. Elles touchent aux équilibres symboliques d’une victoire, aux perceptions de la base, au lien entre le mandat reçu et ceux qui en ont porté la promesse. Écarter de la Primature celui qui, pour de nombreux Sénégalais, représentait la garantie politique la plus visible de la rupture ne pouvait être un geste neutre.
L’effet produit a d’ailleurs démenti toute lecture minimaliste. Dans la plupart des systèmes politiques, la sortie du Gouvernement inaugure une période de retrait. Elle réduit l’accès aux leviers d’action, affaiblit l’exposition institutionnelle et installe une distance avec le centre décisionnel. Au Sénégal, l’inverse s’est produit. Sonko quitte la direction du Gouvernement, mais rejoint la tête de l’institution devant laquelle ce Gouvernement devra défendre ses textes, exposer sa ligne, répondre de ses choix et convertir le programme en normes. La décision qui semblait l’éloigner a rendu nécessaire son ré-ancrage.
Le geste d’El Malick Ndiaye prend ici une portée singulière. Sa démission du perchoir ne relève pas seulement d’une discipline de parti ni d’une loyauté personnelle. Elle a fonctionné comme un acte de régulation politique. En renonçant à une fonction prestigieuse, il a empêché qu’un acteur central de la majorité ne devienne une puissance populaire située en dehors des principaux lieux institutionnels. Il a évité qu’une fracture ne s’installe entre l’État formel et la force politique qui avait porté l’alternance. Son retrait n’a pas créé une promotion ; il a rendu possible un rééquilibrage.
L’élection de Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale apparaît ainsi comme le rétablissement partiel d’un équilibre rompu. Comme si la majorité avait estimé nécessaire de recréer, à travers l’Assemblée nationale, le point d’ancrage institutionnel que la Primature avait cessé d’offrir à la légitimité fondatrice du Projet. Cette lecture donne à l’événement sa véritable portée : l’Assemblée nationale n’est plus seulement un lieu de procédure ; elle devient un espace où se recompose l’autorité politique de la majorité.
L’histoire sénégalaise invite à ne jamais sous-estimer ces moments de dualité au sommet. La crise entre Senghor et Mamadou Dia, dans un contexte institutionnel différent, avait montré combien la coexistence de deux centres de décision peut devenir explosive lorsque les conceptions du pouvoir divergent. Les tensions entre Abdoulaye Wade et Idrissa Seck ont, plus tard, rappelé qu’une forte légitimité interne, lorsqu’elle n’est ni reconnue ni clairement organisée, peut se transformer en facteur de crispation au sein même du camp victorieux. Ces précédents ne se superposent pas au présent. Ils éclairent une constante : les victoires politiques ne dissolvent pas les rapports de force ; elles les déplacent vers l’exercice du pouvoir.
La singularité sénégalaise réside toutefois dans le fait que cette tension ne naît ni d’une cohabitation avec l’opposition ni d’un conflit ouvert entre institutions. Elle surgit au sein même de la majorité victorieuse. Le Président gouverne depuis le Palais. Sonko préside l’Assemblée nationale. Les deux hommes demeurent issus de la même alternance, mais ils n’exercent plus dans le même espace de pouvoir. Cette séparation modifie les perceptions, réordonne les attentes et introduit une contrainte nouvelle dans la conduite du Projet.
Cette nouvelle architecture peut devenir une ressource. Un Exécutif fort, adossé à une Assemblée nationale politiquement incarnée, peut disposer d’une profondeur d’action supérieure. Le Gouvernement porte l’initiative administrative. L’Assemblée peut structurer la majorité, encadrer le débat public, traduire les engagements en lois et maintenir le lien avec la base. Dans cette hypothèse, l’Assemblée nationale ne concurrence pas le Palais ; elle l’oblige à demeurer fidèle au mandat qui l’a porté.
Le prochain gouvernement devra s’inscrire dans cet environnement institutionnel inédit. Il héritera d’une situation peu commune : conduire l’action publique sous l’autorité du Président de la République tout en évoluant face à une Assemblée nationale dirigée par celui qui a piloté, jusqu’à une date récente, l’essentiel des grands dossiers gouvernementaux. Ousmane Sonko connaît les réformes engagées, les arbitrages déjà rendus, les contraintes budgétaires, les négociations en cours ainsi que les projets encore à l’état de préparation. Cette connaissance approfondie des dossiers confère à l’Assemblée nationale une capacité de suivi et d’interpellation rarement observée dans l’histoire institutionnelle récente du Sénégal. Le futur gouvernement ne sera donc pas seulement évalué sur ses intentions ou ses annonces. Il sera attendu sur sa capacité à poursuivre les engagements pris, à assurer la continuité des réformes engagées et à maintenir la cohérence du cap politique qui a fondé l’alternance. Dans ce nouvel environnement, la qualité du dialogue entre l’Exécutif et l’Assemblée nationale deviendra l’un des principaux déterminants de la stabilité politique et de l’efficacité de l’action publique.
La parole du nouveau président de l’Assemblée nationale confirme cette orientation. Sonko n’a pas présenté le perchoir comme une base de contestation de l’Exécutif. Il l’a inscrit dans une logique de garantie du mandat populaire : accompagnement lorsque le Gouvernement applique le programme pour lequel les Sénégalais ont voté ; exercice plein des prérogatives constitutionnelles si ce cap venait à être abandonné. Le soutien n’est donc plus automatique ; il devient conditionné à la cohérence de l’action publique avec la promesse de mars 2024.
C’est là que le présidentialisme sans partage rencontre sa première limite sérieuse : non dans les textes, mais dans la pratique politique. Cette limite peut être féconde si elle oblige le Palais et l’Assemblée nationale à mieux articuler l’action gouvernementale, le contrôle démocratique et le portage politique des réformes. Elle peut devenir dangereuse si elle nourrit les rivalités, encourage les entourages à jouer les pôles l’un contre l’autre ou transforme chaque divergence de rythme en soupçon de trahison.
Le danger principal n’est donc pas l’existence d’un contrepoids. Une démocratie gagne toujours à voir ses institutions retrouver de la consistance. Le danger serait l’incapacité d’organiser ce contrepoids dans une logique de responsabilité partagée. Si le Palais gouvernait en marginalisant la force politique qui a porté l’alternance, il affaiblirait son propre socle. Si l’Assemblée nationale se transformait en foyer de contestation permanente, elle convertirait la vigilance en rivalité. Entre ces deux dérives, une ligne exigeante doit être tenue : coopérer sans s’effacer, contrôler sans déstabiliser, soutenir sans renoncer à l’exigence.
Les Sénégalais n’ont pas porté l’alternance pour assister à une compétition de préséance entre institutions. Ils ont voté pour une transformation de l’État, une rupture avec certaines pratiques et une gouvernance plus fidèle à leurs attentes. Le Palais et l’Assemblée nationale seront désormais jugés à cette aune : leur aptitude à préserver la cohérence du contrat politique conclu avec les Sénégalais.
Le véritable fait politique de ce moment n’est donc ni le limogeage d’Ousmane Sonko ni sa seule accession au perchoir. Il réside dans l’émergence d’une nouvelle configuration au sommet de l’État. Une configuration fragile, encore incertaine, mais assez significative pour poser une question désormais incontournable : le Sénégal entre-t-il dans une phase où l’autorité présidentielle devra composer avec une Assemblée nationale redevenue un centre effectif de pouvoir ?
C’est autour de cette interrogation que se jouera une part décisive de l’avenir du Projet, mais aussi la capacité du pouvoir issu de mars 2024 à demeurer fidèle à la promesse de rupture qui lui a donné sa force, sa légitimité et sa victoire.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com


















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