TROISIÈME LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE (Par Abdou FALL)

Monsieur le Président de la République,

Je me permets de vous adresser cette troisième et dernière lettre ouverte afin de partager encore une fois quelques réflexions sur une situation qui me paraît décisive pour l’avenir du Sénégal.

Deux années après votre accession au pouvoir, dans le cadre d’une séquence politique exceptionnelle, le pays se trouve confronté à une réalité que nul ne peut désormais ignorer .

La coexistence conflictuelle de deux centres de pouvoir issus d’un même projet politique, mais engagés dans une rivalité dont chacun sait qu’elle est désormais structurée par la perspective de l’élection présidentielle de 2029.

La singularité de cette situation tient au fait que chacun des protagonistes exerce aujourd’hui une influence prépondérante sur l’un des deux principaux leviers de notre architecture institutionnelle , l’Exécutif d’un côté, le Parlement de l’autre.

Ce qui pouvait apparaître hier comme une divergence interne à la majorité est devenu une question nationale.

Car lorsque les institutions se trouvent entraînées dans une logique de confrontation politique permanente, c’est la stabilité même du système qui finit par être interrogée.

L’origine du conflit est connue.

Elle renvoie à deux conceptions opposées de la légitimité du pouvoir , l’une fondée sur la légalité constitutionnelle attachée à la fonction présidentielle , l’autre sur une légitimité politique revendiquée au nom du leadership partisan.

Depuis deux ans, cette contradiction structure la vie publique sénégalaise et nourrit une dualité de commandement dont les effets sont perceptibles dans la conduite des affaires de l’État.

Les événements récents ont donné à cette crise une dimension nouvelle.

La saisine du Conseil constitutionnel concernant la situation du président de l’Assemblée nationale constitue une étape importante.

Car l »Exécutif et le Parlement évoluent en ce moment dans un contexte de tension politique patente

À cet égard, l’échéance du 30 juin prochain revêt une importance particulière.

Elle marquera la clôture de la session parlementaire en cours.

Si l’actuel président de l’Assemblée nationale est confirmé dans ses fonctions, il disposera de moyens institutionnels significatifs lui permettant de faire du Parlement le principal point d’appui de son action politique face au pouvoir exécutif.

Dès lors, le risque est réel de voir s’installer une confrontation durable entre deux légitimités concurrentes, chacune disposant de relais institutionnels propres et chacune engagée dans la préparation des prochaines échéances électorales.

Il faut avoir le courage de regarder cette réalité en face.

Le Senegal ne peut resister à la persistance d’une telle tension sur les trois années qui nous separent de la presidentielle de 2029 .

On n’est pas encore en crise institutionnelle. Mais le pays évolue en grande vitesse sur cette trajectoire si les principaux acteurs persistent à privilégier les rapports de force au détriment de la recherche de solutions politiques.

Si j’ai, à plusieurs reprises, appelé à une réflexion sur les réaménagements institutionnels que commande l’évolution de notre vie politique, c’est précisément parce que notre Constitution ne prend pas en compte certaines situations de partage ou de déplacement effectif du pouvoir.

Dans d’autres démocraties, notamment en France, les mécanismes institutionnels permettent de régler de telles situations.

Lorsqu’un président de la République perd sa majorité parlementaire, l’exercice du pouvoir se réorganise autour du Premier ministre issu de la nouvelle majorité, dans le cadre bien connu de la cohabitation.

Et même dans ce cas , le changement de majorité fait suite à des elections legistatives tenues en bonne et due forme .

La situation est encore plus complexe dans notre cas où notre système ne pouvait prévoir aucune réponse explicite à une configuration où émergent, au sein même du pouvoir, deux pôles concurrents de légitimité et d’influence.

Ce vide juridique expose objectivement notre pays à des risques de blocage, d’impuissance décisionnelle et, à terme, de crise institutionnelle, voire de régime .

Le bicéphalisme de fait résultant aujourd’hui de la crise interne qui traverse votre majorité rend cette réflexion plus urgente que jamais.

Doit-on attendre que les événements nous imposent leurs conséquences ?

Ou faut-il, dès maintenant, ouvrir un débat national sérieux sur les conditions de préservation de la stabilité institutionnelle du pays ?

Pour ma part, je suis de ceux qui pensent que l’anticipation vaut toujours mieux que la gestion de crise.

Je regrette que vous n’ayez pas jugé nécessaire, jusqu’à présent, d’associer les forces significatives de l’opposition parlementaire et politique à la réflexion sur l’avenir politique et institutionnel du pays, alors même que leur rôle demeure déterminant pour la stabilité de nos institutions et de la Nation.

L’expérience des grandes démocraties , la nôtre notamment , montre pourtant que les périodes de tension politique appellent souvent des démarches de concertation dépassant les frontières de la majorité au pouvoir.

Lorsque les équilibres fondamentaux de la République sont en jeu, le dialogue avec les forces d’opposition n’est pas une concession politique ; il devient une exigence de responsabilité nationale.

C’est pourquoi j’estime qu’il est temps pour vous d’engager une initiative politique d’envergure associant les forces politiques, économiques et sociales de la Nation autour d’un objectif simple : préserver la stabilité de la République et garantir au Sénégal un climat politique apaisé à l’approche des échéances futures.

Une telle initiative ne constituerait ni un aveu de faiblesse , ni une remise en cause de la légitimité des institutions issues des urnes.

Elle traduirait au contraire la volonté de prévenir les crises avant qu’elles ne surviennent et de placer l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus des rivalités de circonstance.

J’exprime cette conviction avec la liberté que me confèrent mon parcours politique ainsi que mon expérience de l’État et du parlement

Je l’exprime également en responsable politique assumant pleinement son appartenance à l’opposition républicaine.

Cette position m’autorise à critiquer les choix du pouvoir lorsqu’ils me paraissent contraires à l’intérêt national.

Elle m’impose surtout le devoir d’alerter lorsque les circonstances l’exigent.

L’enjeu dépasse aujourd’hui les intérêts des camps en présence.

Il concerne la capacité du Sénégal à préserver ce qui a toujours constitué sa plus grande force , la solidité de ses institutions, la maturité de sa démocratie et la primauté du dialogue sur la confrontation.

Les semaines à venir seront déterminantes. L’avis du Conseil constitutionnel, la clôture de la session parlementaire et l’évolution des rapports entre les principaux acteurs du pouvoir et de l’opposition constitueront autant de moments de vérité pour notre démocratie.

Puissent-elles être celles de la responsabilité, de la lucidité et de l’esprit de rassemblement.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.

Abdou Fall

Ancien ministre d’État

Ancien député ,

Président de groupe parlementaire

Auteur: Abdou FALL