Le Sénégal en route vers un parti-État de fait ? (Par Abdou Fall, ancien ministre d’Etat)

Notre pays traverse sans doute l’un des moments institutionnels les plus singuliers de son histoire politique contemporaine.

On est aujourd’hui dans une configuration inédite où le pouvoir semble désormais organisé autour d’un double centre de gravité au sein même du camp arrivé majoritaire à l’issue de l’élection présidentielle de 2024.

D’abord perceptible à travers la dualité difficile entre les deux têtes de l’exécutif, le Président de la République et son Premier ministre, cette tension politique a progressivement changé de nature.

Elle tend désormais à se structurer autour d’un face-à-face plus profond encore , celui opposant les chefs des deux principales institutions du pays, la Présidence de la République et l’Assemblée nationale.

Cette évolution constitue une rupture majeure dans l’histoire institutionnelle sénégalaise.

Depuis 1963, notre système politique s’est construit autour d’un présidentialisme fort, articulé autour d’une figure centrale cumulant à la fois l’autorité exécutive et le leadership politique de la majorité parlementaire.

Cette architecture, malgré ses limites, avait fini par produire une certaine lisibilité institutionnelle.

Or, la tendance lourde qui se dessine historiquement, comme modèle viable du présent et de l’avenir, semble plutôt aller vers des formes de gouvernance plus horizontales, inclusives et participatives.

Le tournant actuel paraît, à contre-courant de cette évolution, conduire vers un modèle de pouvoir encore plus vertical et fortement concentré entre les mains d’un chef devenu presque omnipotent.

Pour la première fois, le Président de la République se retrouve face à un Président de l’Assemblée nationale qui est également le leader incontesté du parti majoritaire et l’autorité politique directe de l’essentiel des députés de cette majorité.

Cette situation crée une forme de cohabitation atypique au sein même du pouvoir , avec un Chef de l’État disposant juridiquement de l’intégralité de ses prérogatives constitutionnelles, mais confronté à une majorité parlementaire politiquement structurée autour d’un autre centre d’autorité.

Plus profondément encore, cette séquence semble déjà traversée par la perspective de l’échéance présidentielle de 2029.

À trois ans de cette échéance, les deux principales figures du pouvoir paraissent engagées dans une compétition anticipée pour l’incarnation future de l’État.

C’est dans ce contexte que la question de la formation du prochain gouvernement prend une portée décisive.

Sa composition constituera un révélateur particulièrement éclairant des rapports de force réels au sommet de l’État.

Car, au-delà des arbitrages administratifs, c’est bien la question du contrôle politique de l’appareil d’État qui est désormais posée.

Le camp du Président de l’Assemblée nationale, manifestement renforcé par l’échec de la tentative de marginalisation de son leader, semble aujourd’hui engagé dans une logique d’affirmation de sa prééminence politique sur l’exécutif lui-même.

Fort de la légitimité électorale qu’il revendique, ce courant entend non seulement exercer pleinement les prérogatives parlementaires prévues par la Constitution, mais également peser directement sur la définition de la politique gouvernementale et sur la désignation des ministres appelés à occuper les postes stratégiques.

C’est là toute l’originalité , mais aussi toute la fragilité , de la situation actuelle.

Dans les expériences classiques de cohabitation observées ailleurs, notamment dans certains régimes semi-présidentiels, une majorité parlementaire différente dispose clairement de la faculté de conduire sa politique gouvernementale, tandis que le Chef de l’État conserve des domaines réservés.

Au Sénégal, le schéma qui se dessine est tout autre.

Le Président de la République conserve formellement l’ensemble de ses prérogatives constitutionnelles.

Mais il fait face à une majorité parlementaire politiquement plus forte, disposant de moyens légaux de fixer les règles du jeu dans son rapport avec le Président de la République et le gouvernement.

Ce camp cherche manifestement à imposer un droit d’intervention politique dans un domaine que la Constitution place pourtant sous l’autorité du Chef de l’État.

Cette ambiguïté ouvre une interrogation majeure : qu’est-ce qui finira par prévaloir ?

Les compromis politiques entre acteurs engagés dans une compétition interne pour le pouvoir ?

Ou l’esprit des institutions et les principes de l’État de droit ?

Mais au-delà même de cette dualité au sommet de l’État, une autre évolution, plus lourde encore, semble progressivement se dessiner.

La véritable nouveauté de cette séquence politique réside moins dans la rivalité entre les deux pôles du pouvoir que dans la concentration sans précédent de l’ensemble des leviers institutionnels entre les mains d’un même appareil partisan.

L’exécutif, l’Assemblée nationale et l’essentiel de l’appareil politique se retrouvent désormais placés sous le contrôle exclusif d’une même force politique.

Dans le même temps, l’opposition parlementaire comme l’opposition extra-parlementaire apparaissent largement marginalisées dans le fonctionnement réel du système.

Le paradoxe est alors saisissant .

Les deux principales factions qui structurent aujourd’hui le débat politique national appartiennent en réalité au même bloc majoritaire.

Elles occupent simultanément les positions de majorité et de quasi-opposition interne, tout en se disputant chacune l’exclusivité future du pouvoir exécutif.

Autrement dit, l’essentiel de la compétition politique tend désormais à se déplacer à l’intérieur même du parti dominant, et non plus entre le pouvoir et une opposition capable d’exercer un véritable contrepoids institutionnel.

C’est précisément dans ce type de configuration que naissent historiquement les systèmes de parti-État.

Non pas nécessairement par suppression formelle du pluralisme politique, mais par absorption progressive de toutes les fonctions stratégiques de l’État dans une même matrice partisane, où les rivalités internes finissent par remplacer le jeu démocratique classique des alternances et des contre-pouvoirs.

Il convient d’ailleurs de rappeler que cette logique correspondait autrefois à la vision de certains hommes politiques africains et français qui considéraient les sociétés africaines comme insuffisamment mûres pour gérer le pluralisme politique.

Ils proposaient alors, pour l’Afrique francophone, le modèle des « partis uniques multitendanciels ».

Cette perspective mérite d’autant plus réflexion que certains dirigeants du Pastef, et notamment son leader , n’ont jamais dissimulé leur inclination doctrinale pour des formes de gouvernance reposant sur une forte centralisation politique du pouvoir d’État.

Plus significatif encore, les deux principales figures du bloc au pouvoir semblent partager, depuis leur accession aux responsabilités, une même défiance à l’égard des mécanismes classiques de concertation avec l’opposition politique et les corps intermédiaires.

Cette posture s’est manifestée sur des sujets pourtant historiquement traités au Sénégal dans une logique de dialogue et de recherche de consensus national, en particulier tout ce qui touche aux processus électoraux et aux règles du jeu démocratique.

Or, l’un des fondements essentiels de l’exception sénégalaise a longtemps résidé précisément dans cette capacité collective des acteurs politiques et de la société civile à préserver, malgré les tensions, des espaces minimaux de concertation républicaine.

Dès lors, une question fondamentale mérite d’être posée sereinement : le Sénégal est-il en train de glisser vers un parti-État de fait ?

Une telle évolution constituerait une rupture historique majeure pour notre démocratie.

Car la force du Sénégal a toujours résidé dans l’existence d’équilibres institutionnels, de contre-pouvoirs politiques et d’espaces de pluralisme qui ont permis au pays d’éviter les formes de confiscation durable du pouvoir observées ailleurs sur le continent.

Naturellement, les mutations en cours peuvent aussi contenir des opportunités positives.

Les aspirations citoyennes contemporaines poussent partout vers davantage de contrôle, de partage et de transparence dans l’exercice du pouvoir.

Mais ces transformations ne sauraient être abandonnées à de simples rapports de force internes ou à des arrangements tactiques entre fractions concurrentes d’un même pouvoir.

Elles exigent, au contraire, un débat national lucide, des réformes institutionnelles clairement assumées et une vigilance démocratique constante.

Faute de quoi, le Sénégal pourrait courir le risque de transformer une promesse de refondation démocratique en simple reconfiguration des instruments de domination du pouvoir d’État.

Et ce serait alors, sans doute, l’un des plus grands paradoxes politiques du Sénégal contemporain , voir le pays qui avait progressivement construit sa singularité démocratique autour du pluralisme politique et de la culture du dialogue entrer, au XXIe siècle, dans une dynamique de concentration partisane et fortement personnalisée du pouvoir d’État.

Par Abdou Fall

Ancien ministre d’État