La guerre comme moteur perpétuel du pouvoir : un regard africain sur les leçons du Liban

Dans une réflexion percutante, le chroniqueur politique Mamadou Sène met en parallèle les analyses de l’universitaire libanais Karim Émile Bitar avec les réalités politiques du continent africain. À travers les trajectoires de Volodymyr Zelensky et de Benyamin Netanyahou, l’auteur démontre comment le conflit armé s’est transformé, pour certains dirigeants, en un instrument exclusif de survie politique. Ce miroir géopolitique offre une grille de lecture saisissante pour l’Afrique, un continent trop souvent confronté à des dynamiques similaires où l’argument de l’ennemi extérieur sert de paravent aux crises internes.

La survie politique au prix du conflit permanent

Pour le chroniqueur, la thèse centrale du professeur Karim Émile Bitar s’applique parfaitement aux crises contemporaines : pour certains chefs d’État, la guerre cesse d’être un outil diplomatique pour devenir la condition sine qua non de leur maintien au pouvoir. Lorsque la popularité s’effondre et que les assises partisanes s’effritent, le conflit armé se transforme en une véritable bouée de sauvetage.

Le cas de Volodymyr Zelensky est décrit comme une illustration classique de cette dynamique. Alors que sa cote de confiance est passée de 80-90 % au début du conflit à 58-65 % aujourd’hui, et que son parti « Serviteur du peuple » s’est effondré à 11-12 %, le gel des élections sous couvert de la loi martiale maintient le statu quo. Mamadou Sène souligne que tant que les combats durent, le président ukrainien reste perçu comme irremplaçable. En revanche, l’ouverture de négociations sérieuses ou l’arrêt des hostilités l’obligeraient instantanément à répondre de la corruption, des pertes humaines et du report des scrutins.

L’impasse de Benyamin Netanyahou et l’écho des dirigeants européens

Benyamin Netanyahou navigue dans une impasse strictement identique, englué dans des affaires de corruption, fragilisé par une coalition instable et contesté par une société israélienne fracturée. La guerre menée à Gaza et l’escalade des tensions avec le Hezbollah lui permettent d’endosser la posture commode de leader fort en temps de crise. L’auteur avertit que le moindre fléchissement de l’intensité du conflit ramènera les vagues de contestation interne avec une vigueur redoublée.

Cette grille d’analyse dépasse toutefois ces deux seuls exemples. Elle englobe également certains responsables politiques européens dont la popularité stagne sous la barre des 25 %. Faute de solutions internes, ces dirigeants continuent d’alimenter le conflit ukrainien, utilisant la scène internationale comme unique levier pour capter l’attention de leur électorat.

Le miroir africain : Entre dérives du Sahel et exception sénégalaise

Pour les observateurs africains, ce cynisme politique n’a rien d’inédit. Des Grands Lacs au Sahel, le continent a vu à maintes reprises des dirigeants s’accrocher au pouvoir en brandissant la rhétorique de la lutte contre l’ennemi extérieur. Face à des urgences intérieures devenues ingérables (marasme économique, corruption systémique, détresse d’une jeunesse sans perspectives), la désignation d’un adversaire géopolitique reste le moyen le plus simple pour rallier le peuple autour du drapeau.

Le Sénégal n’a pas été totalement hermétique à ces dynamiques. Le pays a connu des épisodes où le pouvoir en place a tenté de résoudre des crises politiques majeures par une rhétorique de fermeté, en exigeant une consolidation artificielle autour de la notion d’unité nationale. Heureusement, Dakar a su préserver son modèle démocratique et éviter le piège d’une bascule vers une logique de tension permanente.

La principale leçon de cette analyse demeure implacable : les dirigeants les plus redoutables sont ceux pour qui la paix équivaut à une mort politique. Otages des structures de crise qu’ils ont eux-mêmes érigées, ces leaders considèrent un cessez-le-feu non pas comme une opportunité pour leur peuple, mais comme leur propre condamnation. Face à ce péril, l’Afrique doit impérativement refuser le piège des guerres par procuration et exiger de sa classe politique qu’elle réponde aux défis intérieurs par de véritables réformes et un développement durable.

Auteur: afp