La Transition financière, une exigence civilisationnelle (Par Cheikh Oumar DIAGNE)

La financiarisation de l’économie a créé un système instable, une déconnexion inquiétante entre secteur réel et secteur financier, et le paradoxe incompréhensible d’un sous-financement de l’économie malgré d’énormes disponibilités de liquidités. Et justement, la transition financière évoque le processus de transformation du système financier moderne en un système plus éthique et plus responsable, au service de l’économie réelle et de la prospérité des peuples. Concrètement, il s’agira de corriger la complexification des instruments financiers qui n’ont pas d’incidence sur l’économie réelle, de réduire la spéculation et le pari qui dominent les opérations financières sur toutes les places, de replacer le pouvoir monétaire entre les mains de la collectivité et d’encourager la pluralité d’initiatives saines d’autofinancement citoyennes.

Il est clair, dès lors, que cette transition nous invite à une relecture paradigmatique pouvant permettre de passer d’une finance de fiction à une finance saine, sage et respectueuse de la vie. A l’évidence, tous les analystes et observateurs avertis reconnaissent que la finance ne joue pas pleinement son rôle moteur de l’économie et les crises financières récurrentes et déstabilisatrices perturbent les marchés et les cycles économiques. Beaucoup d’initiatives ont vu le jour afin de corriger les insuffisances et limites du système financier positif. C’est sous ce prisme que la finance verte est apparue pour prendre en charge les aspects écologiques et environnementaux oubliés. La finance islamique est venue pour pallier aux questions éthiques et religieuses ignorées du modèle dominant. Beaucoup d’autres variantes ont émergé avec des logiques particulières allant de finance solidaire, de finance coloniale en passant à la finance éthique ou encore à la finance fonctionnelle.

Le XXIe siècle est témoin d’innombrables chocs et transformations occasionnés par les modes de vie conflictuels et la réalité philosophique qui sous-tend les modèles de planification et d’organisation de nos économies. On parle de transition énergétique, de transition écologique, de transition démographique, tout en occultant la transition des transitions, car la finance est, dans nos sociétés modernes, au début et à la fin de beaucoup de processus. Le mouvement de la nouvelle économie, tant souhaité par les peuples en quête de démocratie dans le champ économique, est un prétexte pour asseoir une relecture de la gouvernance financière dans son ensemble et la réparation de l’exclusion financière subie par la majorité des citoyens.

Parler de la transition financière est une invite, en réalité, de la présentation de ses fondements pratiques tout en ébauchant son cadre théorique. Nous analyserons d’abord le rôle de l’État, celui des banques et enfin celui des acteurs non financiers afin d’engager la refondation nécessaire pour sauver la planète dans une démarche écosophique.

Le mot finance dérive du latin finis signifiant « terme ». A son origine, elle embrassait toutes les disciplines gérant le dénouement des opérations réelles, puis contractuels, puis monétaires. Elle finit, après la renaissance, à prendre son sens actuel en se rapportant à la trésorerie, aux titres et au crédit. Dembinski aborde la finance comme une branche de l’économie sous un angle fonctionnel, avec trois déclinaisons :

– garantir la circulation des opérations et transactions financières ;

– réunir l’épargne et organiser sa mise à disposition des projets d’investissement ;

– évaluer et valoriser le risque et travailler à sa rentabilisation.

Contrairement aux entreprises qui pratiquent généralement un financement hiérarchique bien étudié dans le Pecking Order (ordre de préférence dans le financement), les États ont d’autres logiques et d’innombrables instruments pour jouer pleinement leur rôle dans le financement de l’économie.

Au XXIe siècle, beaucoup de théoriciens occidentaux conçoivent que l’État doit jouer un rôle de régulateur en créant les conditions de l’expression harmonieuse des acteurs économiques tout en mettant en place les infrastructures nécessaires à l’intérêt général. En un mot, il doit arbitrer et s’abstenir de jouer puisse qu’il ne doit aucunement rechercher des profits (fourniture de biens et services non marchand) : un État confiné, dressé et démembré !

En réalité, autant nous pouvons accepter dans les pays développés un rôle minimaliste de l’État au profit du capital privé majoritairement national, autant il est aberrant pour des pays en construction où le capital privé est majoritairement étranger cette même démarche de l’État. Dans des pays à construire où manquent les fondamentaux, l’État est le premier acteur sur tous les plans afin d’amorcer le développement. L’État, c’est nous tous et bien souvent les dirigeants en charge de sa conduite en ignore ses fondements et ses réalités. Ronald Reagan affirmait que « les gouvernants ont une vision sommaire de l’économie. Si ça bouge, ajoutez des taxes. Si ça bouge toujours, imposez des lois. Si ça s’arrête de bouger, donnez des subventions ». C’est le triptyque classique suicidaire : fiscalisation, normalisation et subvention.

A côté du rôle déprécié de l’État, le sous-financement et les crises fréquentes relèvent de la responsabilité de la Banque centrale qui, malgré tous les leviers et instruments en sa disposition, s’est contentée de ne travailler que sur la stabilité des prix en vertu de théorie monétariste inadaptée dans les pays en construction. Malgré des actions ponctuelles sur la liquidité, la banque centrale ne maîtrise ni la quantité de crédit ni les secteurs sur lesquels ce crédit est alloué par les banques secondaires en plus d’être un acteur mineur dans la formation de l’inflation. Cette banque franchit le rubicond de la bêtise quand elle refuse aux États des avances et des prêts à taux zéro préférant se consacrer aux banques secondaires qui se limitent à acheter des titres publics avec l’argent de la BC. L’inflation est partout et toujours un phénomène monétaire disait le prophète des monétaristes ; quelle lapalissade !

Enfin, arrivent les structures financières qui doivent porter le développement en accompagnant les projets structurants. Le constat est sans appel ; majoritairement le capital est étranger, rapatriant l’essentiel des bénéfices hors de la zone. Ensuite, elles se situent sur des crédits courts se rapportant à la consommation tandis que les enjeux de développement exigent des maturités longues. Last but not least, elles se focalisent sur moins de 10% de l’économie, excluant l’écrasante majorité des circuits de financement alors que ce secteur, qualifié à tort d’informel, est dynamique et résilient, participant à hauteur de 50% du PIB.

A la lueur de toutes ces difficultés énoncées, l’un des problèmes de fond qu’adresse la lancinante question de la rupture financière reste la confiance. Institution invisible et gage de pérennité d’une communauté, elle reste à côté de l’autorité et de la légitimité les piliers invisibles de l’État. Toutes les crises financières ou bancaires ont en commun une rupture de la confiance qui entretient un cycle naturel fermé rythmant les cycles économiques : Confiance-défiance-méfiance-confiance.

La transition financière exige simultanément d’agir au niveau local, tout en ayant en esprit la situation globale, car depuis le Krach de 1929 en passant par la bulle internet ou la crise des subprimes, plus récemment en 2008, l’effet de contagion ou l’effet de domino a été largement observé à l’échelle planétaire. Aujourd’hui, le private credit se mesure à plus de 2.000 milliards $ sans régulation, d’une extrême opacité, dont 1/3 orienté dans les start-up SSI et le 1/4 constitué de fonds des banques dites systémiques (dont leurs faillites peuvent perturber le système financier). L’IA constitue malgré ses promesses mirobolantes, un gouffre financier avec des structures qui mobilisent des sommes faramineuses sans être côté ni présenter des business modèles rentables sur le court et moyen terme: Open AI a mobilisé dans son dernier tour de table 120 milliards dans des investissements qui ne seront pas rentables à la lumière des analyses de profitabilité. Les delinquency rates et les niveaux de dettes privées aux USA montrent à suffisance un système (pivot avec une monnaie réserve internationale à hauteur de 58%) essoufflé au bord d’implosions dans un monde en polycrise et en profonde mutation.

Le diagnostic des limites aussi bien de la Banque centrale, de l’État et des structures financières dans les économies en construction comme celles des pays de l’UMOA, offre déjà des débuts de solution en cette période isthmique entre un ancien monde qui tarde à disparaître et un nouveau monde qui peine à naître. Il urge de réduire la spéculation, de réglementer les secteurs à forts potentiels et de replacer le crédit au service de l’économie réelle.

Cette transition ne sera pas effective sans une relecture de la monnaie en ce XXIe siècle: sa nature, sa gouvernance et ses manifestations. Encourager le pluralisme et multiplier les cercles monétaires seront des atouts pour travailler sur l’hybridation des ressources et la construction de pôles cohérents et dynamiques.

Loin d’une nécessité, la transition financière est devenue une exigence pour la stabilité de l’économie et un gage pour l’amélioration du bien-être des communautés.

Cheikh Oumar DIAGNE

Géoécosophe

Auteur: Cheikh Oumar DIAGNE