Supporters sénégalais incarcérés au Maroc : après le verdict, la responsabilité d’État

 

La condamnation de supporters sénégalais au Maroc, à la suite des événements survenus après la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, marque un basculement. Le temps judiciaire est clos. Une autre responsabilité s’ouvre désormais : celle de l’État. Entre respect des décisions de justice, protection des citoyens à l’étranger et maturité des relations bilatérales, cette chronique interroge les leviers réels dont dispose le Sénégal pour transformer une situation pénale figée en issue politique maîtrisée.

La justice marocaine a rendu son verdict dans l’affaire des dix-huit supporters sénégalais poursuivis pour leur implication dans les incidents postérieurs à la finale. Les peines prononcées sont lourdes. Le cadre juridique est désormais stabilisé. À partir de cet instant, le dossier change de nature.

Il existe, naturellement, une voie procédurale : l’appel. Les avocats peuvent l’emprunter à la demande de leurs clients, dans le respect des droits de la défense. Cette option est légitime. Mais une appréciation rigoureuse impose d’en mesurer les effets concrets. Les délais sont longs, les calendriers judiciaires incertains, et la procédure prolonge mécaniquement la détention, sans garantie de résultat rapide. Or l’enjeu n’est plus de rouvrir un cycle contentieux, mais de réduire, dans des délais raisonnables, la privation de liberté subie par les personnes concernées.

Tant que la justice était saisie, l’État devait se tenir à distance, conformément au principe d’indépendance des juridictions. Ce temps est désormais révolu. Une autre séquence s’ouvre, parfaitement légitime dans la conduite des relations internationales : celle de l’action diplomatique. Elle ne s’exerce ni dans la précipitation ni dans l’excès, mais avec méthode, retenue et sens de la responsabilité. Un État sérieux sait quand se retirer, et quand intervenir après que le droit a été dit.

Cette articulation entre le temps judiciaire et le temps politique n’a rien d’inhabituel. Elle structure, depuis longtemps, les relations entre États partenaires, y compris ceux dotés de systèmes judiciaires solides. Il ne s’agit ni de corriger une décision de justice ni de la contourner, mais d’en assumer les conséquences lorsqu’elles soulèvent des enjeux humains et diplomatiques durables.

C’est précisément à cet endroit que se mesure la crédibilité internationale d’un État. Non dans l’indignation ou la protestation, mais dans sa capacité à mobiliser, avec constance et discrétion, les instruments que lui offre le droit international. Une diplomatie efficace ne se juge pas à son volume sonore, mais à sa capacité à produire des résultats concrets sans fragiliser les relations bilatérales.

Deux leviers apparaissent alors clairement. Le premier est celui de la clémence souveraine. Il s’inscrit dans un contexte politique précis : le déplacement récent du Premier ministre Ousmane Sonko au Maroc, dans le cadre de la Commission mixte sénégalo-marocaine, a contribué à renforcer un climat de confiance entre Dakar et Rabat. Ce cadre politique n’est ni accessoire ni anecdotique. Il constitue un préalable indispensable au traitement apaisé de dossiers sensibles.

La clémence souveraine n’annule pas une décision de justice. Elle n’en remet ni l’autorité ni la légitimité en cause. Elle intervient lorsque l’application stricte de la peine produit des effets manifestement excessifs au regard des circonstances. En l’espèce, plusieurs éléments convergent : l’absence de préméditation, le caractère exceptionnel d’un événement sportif international, le profil non criminel des personnes condamnées, ainsi que la durée de la détention déjà subie.

À cela s’ajoute un élément de contexte souvent négligé. Tout au long de la compétition, les supporters sénégalais ont adopté un comportement largement pacifique. À Tanger, qui a accueilli l’ensemble des matchs du Sénégal, leur présence a contribué à une ambiance festive, sans tension notable. Ils se sont mêlés à la population locale, partageant une ferveur largement réciproque. Cette trajectoire d’ensemble éclaire ce qui s’est produit à Rabat.

La finale, disputée face au pays organisateur, s’est déroulée dans un contexte radicalement différent : pression maximale de l’enjeu, charge symbolique intense, arbitrage contesté, dispositif sécuritaire renforcé. Les incidents survenus à cette occasion doivent être compris comme un épisode circonscrit, et non comme l’expression d’un comportement constant. Les isoler de l’ensemble du parcours reviendrait à fausser l’analyse.

C’est dans cet écart entre la réalité globale et la sévérité des sanctions que se fonde la légitimité d’une mesure de clémence. Solliciter un tel geste ne relève ni de la faiblesse ni de la pression. C’est une démarche normale entre États entretenant des relations politiques mûres, capables de traiter avec mesure des situations humaines complexes.

Le second levier est celui du transfèrement des personnes condamnées. L’accord judiciaire liant le Sénégal et le Maroc en fixe clairement le cadre. La convention signée à Rabat en 2004, et ratifiée par le Sénégal en 2025, ne remet pas en cause les décisions rendues par les juridictions marocaines. Elle n’en conteste ni le fond ni l’autorité. Elle organise l’exécution de la peine. Le jugement demeure, la sanction s’applique, mais le condamné peut purger sa peine dans son pays d’origine, sous l’autorité de son propre système pénitentiaire.

Activer ce mécanisme ne constituerait ni une contestation ni une indulgence. Il s’agirait de l’exercice normal d’une responsabilité étatique désormais pleinement intégrée à l’ordre juridique sénégalais. La souveraineté ne consiste pas à commenter la décision d’un autre État, mais à utiliser, avec rigueur, les instruments juridiques que l’on a librement ratifiés.

Ces deux leviers ne s’opposent pas. Ils se complètent. Leur efficacité repose sur une condition essentielle : une action centralisée, assumée et conduite dans la discrétion. Le temps judiciaire est clos. Le temps de l’État commence.

Cette affaire renvoie à une conception exigeante de l’autorité publique, profondément ancrée dans la tradition républicaine sénégalaise. L’État n’y agit ni sous la pression de l’émotion ni dans l’improvisation. Il intervient lorsque le moment est venu, avec constance et sens de la continuité. C’est dans cette posture, sobre mais déterminée, que se joue aujourd’hui la crédibilité de l’action publique.

 

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com