Coalition “Diomaye Président” : le test de la rupture

 

La coalition « Diomaye Président » s’est dotée ce week-end d’une charte appelée à structurer la majorité au pouvoir. L’acte peut sembler organisationnel. Il intervient pourtant à un moment où la rupture issue de l’alternance de mars 2024 entre dans une phase décisive : celle où le projet politique qui l’a rendue possible se trouve désormais confronté à l’épreuve du pouvoir.

Ce week-end, lors de l’Assemblée générale de la coalition « Diomaye Président », plusieurs responsables politiques se sont succédé à la tribune. Beaucoup ont évoqué leur contribution à l’alternance. Plusieurs ont aussi choisi de cibler Ousmane Sonko. La scène n’était pas anodine. Elle révélait un moment particulier de la trajectoire politique ouverte en mars 2024.

L’adoption de la charte de la coalition marque une étape dans l’organisation du pouvoir. Le texte fixe une ambition claire : accompagner le mandat présidentiel en cours, préparer les échéances électorales à venir et assurer un ancrage politique durable autour de la présidence. Comme tout pouvoir en place, la majorité cherche à organiser les forces appelées à soutenir son action.

Mais dans le contexte sénégalais actuel, l’événement mérite d’être observé avec davantage de recul. Car l’alternance de mars 2024 n’a pas simplement changé les détenteurs du pouvoir. Elle a porté à l’État un projet politique né bien avant l’élection.

Ce projet s’est construit dans la durée à partir d’une critique profonde du fonctionnement de l’État, de l’économie et du système politique sénégalais. Il a progressivement trouvé une expression claire dans la trajectoire et la parole d’une figure centrale : Ousmane Sonko.

Sonko a introduit dans le débat national des questions que beaucoup préféraient contourner : la souveraineté économique, la gestion des ressources publiques, la responsabilité des élites et la nécessité d’un nouveau contrat entre l’État et les citoyens. Autour de cette parole s’est structurée une mobilisation politique durable qui a profondément transformé le paysage politique sénégalais.

La rupture de 2024 n’est pas née d’une improvisation électorale ; elle est l’aboutissement d’une trajectoire politique construite dans la durée, dans un climat de confrontation marqué par des tensions institutionnelles, des procédures judiciaires et une mobilisation populaire constante.

C’est dans ce contexte que Bassirou Diomaye Faye accède à la présidence de la République.

Son élection n’a pas constitué l’origine du projet. Elle en a représenté la traduction institutionnelle. La singularité du moment politique ouvert en 2024 tient précisément à cette articulation : un président investi de la légitimité républicaine et un leader politique, Ousmane Sonko, qui demeure la matrice intellectuelle et stratégique du projet.

Cet équilibre a largement contribué à l’adhésion populaire qui a accompagné l’alternance. Beaucoup y ont vu l’émergence d’une configuration politique différente : un pouvoir né d’une dynamique collective avant de s’incarner dans la fonction présidentielle.

La structuration d’une coalition explicitement organisée autour de la présidence introduit cependant une évolution possible : celle d’une présidentialisation progressive du projet politique. Autrement dit, le centre de gravité pourrait se déplacer du projet qui a rendu l’alternance possible vers la fonction présidentielle elle-même.

La scène de ce week-end a également donné à voir une recomposition plus large du paysage politique.

L’une des voix les plus audibles lors de cette Assemblée générale provenait d’un responsable politique qui, hier encore, se trouvait à la tête d’une constellation de micro-partis incapables de franchir le seuil du parrainage citoyen lors de l’élection présidentielle. Ce même acteur s’était illustré parmi les figures plaidant pour le report du scrutin. Les faits sont récents et appartiennent à une séquence politique que nul ne peut sérieusement effacer.

Ce rappel n’a rien d’une polémique. Il souligne simplement une réalité politique : les victoires redistribuent les positions, mais elles ne réécrivent jamais l’origine des combats qui les ont rendues possibles.

Les alternances attirent toujours de nouveaux acteurs et redessinent la sociologie du pouvoir. Mais les projets politiques possèdent une mémoire. Lorsque le projet porté par Sonko faisait face aux poursuites judiciaires, aux campagnes de délégitimation et aux pressions du régime précédent, beaucoup de ceux qui occupent aujourd’hui les tribunes du pouvoir se tenaient à distance de cette dynamique. Cette mémoire explique la vigilance de nombreux militants qui ont porté la rupture dans les moments les plus incertains.

Une dimension décisive doit également être rappelée : la responsabilité éthique qui accompagne la naissance de ce pouvoir.

Lorsque la question de la candidature présidentielle s’est posée, plusieurs profils crédibles existaient pour porter le projet politique. Ousmane Sonko disposait d’une latitude réelle.

Il a choisi Bassirou Diomaye Faye.

Ce choix reposait sur une relation de confiance construite dans la durée et sur la conviction que l’incarnation institutionnelle du projet resterait fidèle à l’esprit qui l’avait rendu possible.

Cet acte appartient aux moments fondateurs de l’alternance sénégalaise.

Une rupture politique ne se mesure pas seulement à la conquête du pouvoir. Elle se juge dans la manière dont le pouvoir accepte de rester fidèle à l’esprit qui l’a rendu possible. L’histoire politique montre que les projets collectifs rencontrent toujours une épreuve décisive : le moment où l’exercice du pouvoir commence à redéfinir leurs équilibres internes.

C’est à cette épreuve que se trouve aujourd’hui confrontée l’expérience politique ouverte au Sénégal en mars 2024.

Les victoires changent les gouvernements. Les projets, eux, continuent de juger le pouvoir.

Les peuples peuvent accepter les recompositions politiques ; ils n’oublient jamais l’origine des projets qui les ont fait se lever.

Et dans la mémoire de la rupture sénégalaise, cette origine porte un nom : Ousmane Sonko.

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com