L’offensive contre l’Iran : la main invisible du système-monde

 

L’offensive contre l’Iran a été présentée comme une réponse sécuritaire. Pourtant, derrière l’écran stratégique, c’est le système-monde lui-même qui s’est affirmé. Une main invisible, discrète mais décisive, a rappelé les contours du possible. Cette chronique en dévoile les mécanismes.

Il est tentant de lire l’attaque américano-israélienne contre l’Iran à travers les grilles familières de la sécurité internationale : la dissuasion, la menace nucléaire, l’équilibre régional. Cette lecture rassure parce qu’elle réduit l’événement à une séquence stratégique connue. Elle demeure pourtant insuffisante pour saisir ce qui se joue réellement sous nos yeux. Car cette offensive relève moins d’une logique militaire que de ce que Hans Morgenthau appelait la « structure invisible » de la puissance : un geste de régulation du système-monde face à une trajectoire étatique devenue trop autonome.

Le monde contemporain ne se gouverne plus d’abord par les normes qu’il proclame, mais par les architectures qu’il impose : flux financiers, circuits énergétiques, réseaux monétaires, chaînes logistiques. La souveraineté y est reconnue en principe, mais distribuée en pratique. Elle demeure tolérée tant qu’elle ne dérange pas les mécanismes centraux de dépendance qui structurent l’économie-monde. Or l’Iran commençait précisément à échapper à ce cadre, non par la proclamation idéologique, mais par sa capacité économique à survivre hors des circuits dominants.

L’analyse d’Immanuel Wallerstein éclaire cette dynamique : lorsqu’un pays périphérique développe une endurance qui contredit les anticipations du centre, il devient une anomalie systémique. L’Iran a appris à vivre dans l’interstice des sanctions, à recomposer ses échanges, à contourner les réseaux financiers placés sous hégémonie américaine, à maintenir une continuité stratégique sans validation extérieure. Cette résilience aurait dû être impossible ; elle l’a été suffisamment pour inquiéter.

Le cas du Venezuela apporte un éclairage contrasté. Pendant plus d’une décennie, Caracas a subi l’une des entreprises de coercition économique les plus vastes de l’histoire contemporaine : embargo pétrolier, gel d’avoirs, exclusion bancaire, sanctions financières massives. Ce n’était pas la rhétorique chaviste qui dérangeait, mais la tentative de réarticuler une souveraineté économique hors du périmètre admis. Comme l’a montré Samir Amin, la dépendance n’est jamais un état moral : c’est une architecture. Et lorsque cette architecture menace de se recomposer loin du centre, le système réagit par l’asphyxie, par la force, mais toujours par la correction.

La différence entre les deux cas est décisive.

Au Venezuela, la coercition économique a fracturé la structure interne, rendant possible l’intervention militaire finale qui a conduit à la capture puis au transfèrement de Nicolás Maduro vers les États-Unis.

En Iran, cette coercition a échoué, obligeant à une démonstration de force précoce pour réaffirmer les seuils du tolérable.

Deux trajectoires différentes, un même objectif : empêcher qu’une souveraineté périphérique devienne une capacité autonome.

Cette logique concerne directement l’Afrique. Le continent renégocie ses ressources, diversifie ses partenariats, interroge ses dépendances monétaires. Mais l’ordre international tolère ces mouvements tant qu’ils demeurent fragmentés ; il se raidit dès qu’ils s’agrègent en stratégie. Le Sénégal illustre ce moment critique. Le souverainisme méthodique porté par Ousmane Sonko n’a rien d’une posture identitaire : il vise les structures mêmes de la dépendance : fiscalité, dette, contrats extractifs, marges budgétaires. Feu Amadou Aly Dieng, qui fut mon éminent professeur, le rappelait avec justesse : la souveraineté n’est pas une proclamation, mais une architecture, la seule qui tienne dans la durée

Dans cette perspective, les hésitations du FMI ne relèvent pas de simples divergences techniques : ce sont des signaux systémiques adressés à un État qui tente de redessiner sa place dans l’économie-monde. La liquidité devient une modulation silencieuse des ambitions, un instrument disciplinaire qui oriente sans déclarer.

Ainsi, la séquence iranienne, relue à la lumière du Venezuela, révèle une vérité que beaucoup continuent d’éviter : l’économie et la force ne sont plus des registres séparés, mais les deux versants d’une même rationalité de domination. Là où la rareté suffit, elle gouverne ; là où elle échoue, la contrainte armée en prolonge le sens. Dans cet ordre, ce qui inquiète n’est ni le verbe ni le geste symbolique, mais les trajectoires qui s’autonomisent et recomposent leurs marges de manœuvre hors des circuits établis.

Au fond, la leçon n’est pas un avertissement mais une révélation : dans un monde en recomposition, les puissances redoutent moins les nations bruyantes que les souverainetés qui deviennent effectives. Car le système-monde ne craint pas l’éclat des proclamations : il craint les États qui apprennent, patiemment, à tenir debout.

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com