Docteur en Science politique de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Amadou Wagne a axé sa thèse sur les relations sénégalo-chinoises entre 2006-2024. Avec l’avènement du nouveau pouvoir, il estime que les relations entre les deux pays ont gardé la même approche avec une stabilité structurelle.
« Questionner les limites de la politique d’influence multiforme de la Chine en Afrique au prisme des résistances souverainistes. Diagnostic de la stratégie du « grand écart » de la diplomatie sénégalaise (2006-2024) » : c’est le sujet de la Thèse de Doctorat en Science politique soutenue par Amadou Wagne le 21 février 2026. Inscrit à la Faculté des Sciences juridiques et politiques depuis 2015, il s’est orienté, après un tronc commun, vers la science politique pour, dit-il, « la transversalité et l’ouverture des méthodes » de cette discipline. En 2021, après l’obtention de son Master 2, il s’inscrit, l’année suivante, en Doctorat sous la supervision du Pr Alioune Badara Diop. Et après trois ans d’enquêtes et de recherches, il achève la rédaction en 2025. « J’ai choisi d’interroger ce dialogue asymétrique entre l’Empire du Milieu et la terre de la Teranga non par goût du calcul, mais par une soif de lucidité », dit le Dr Wagne.
Selon lui, le discours académique s’était tu. « On nous offrait des récits préconçus : soit l’Afrique était une proie passive, soit elle était le réceptacle enchanté d’un nouveau miracle oriental. Mais, la vérité est rarement si simple ; elle est plus amère et plus belle. Pour la débusquer, il m’a fallu descendre dans la poussière de Thiaroye, de Diamniadio, de Madina Yoro Foula, sur les terres de Fatick et ensuite en Chine, à Guanzhou, recueillir 224 témoignages comme autant de preuves de vie », détaille-t-il. Le chercheur pense que la stratégie du « grand écart » sénégalais est, en soi, une œuvre de Sisyphe.
« C’est l’effort désespéré et magnifique d’une Nation qui tente de tenir ensemble deux mondes contraires : l’Occident des vieilles habitudes et la Chine des promesses fulgurantes. J’ai voulu diagnostiquer cette acrobatie ! Comment peut-on prôner l’ « enracinement et l’ouverture » chers à Senghor quand le poids de la dette atteint 100 % du Pib ? Il y a là une tension métaphysique », questionne Amadou Wagne.
Stabilité structurelle
En travaillant sur ce sujet, il a voulu aussi que sa Thèse « ne soit pas un plaidoyer, mais un scanner ». « Pourquoi la Chine ? Parce qu’elle est le miroir de nos propres manques. Pourquoi le Sénégal ? Parce qu’il est le laboratoire de cette « exception démocratique » qui tente de ne pas sombrer dans l’illibéralisme pour quelques kilomètres d’autoroute », tente-t-il de répondre. La séquence temporelle des travaux de recherche de Dr Wagne couvre la période 2006, juste après la reprise des relations diplomatiques sénégalo-chinoise, et 2026. Une période avec trois régimes différents à la tête du pays. Mais, pour lui, il n’y a pas de changements d’approche de la part de ces trois régimes. « Contrairement aux anticipations d’une éventuelle recomposition diplomatique, liée à l’alternance politique de 2024, l’examen des dynamiques récentes du partenariat sino-sénégalais révèle une remarquable stabilité structurelle. Les nouvelles autorités sénégalaises, loin de marquer une rupture, ont non seulement préservé, mais activement consolidé les relations avec Pékin », décrit-il.
Éviter une désindustrialisation
À l’en croire, dès les premiers mois de son mandat, le nouveau chef de l’État, Bassirou Diomaye Faye, accompagné de plusieurs membres de son gouvernement et de hauts directeurs d’administration, a multiplié les déplacements en Chine. Ces visites, soutient Amadou Wagne, sont d’une intensité inédite. « Seule la Mauritanie faisait l’objet d’une attention comparable et ces visites poursuivent un objectif clair : réaffirmer la solidité des liens bilatéraux et appeler à un « changement de regard » sur la relation sino-africaine », analyse-t-il.
Dr Wagne va plus loin en soulignant que l’un des ressorts les plus robustes de cette continuité réside dans le rôle joué par Pékin comme filet de sécurité lorsque les négociations avec les grandes institutions financières occidentales se heurtent à des difficultés. « Face aux conditionnalités du Fmi ou aux lenteurs de la Banque mondiale, le recours à la Chine offre au Sénégal une marge de manœuvre précieuse », justifie-t-il. Partenaire économique et commercial du Sénégal, les échanges avec la Chine sont, aujourd’hui, déséquilibrés. C’est pourquoi Amadou Wagne parle de l’impératif de transformer les ressources sur place pour créer de la valeur ajoutée au lieu de rester un simple réservoir de matières premières. « La forte demande chinoise en arachide a asphyxié les huileries locales comme la Sonacos, car elles ne peuvent rivaliser avec les prix d’achat chinois. L’État doit protéger ces industries pour éviter une désindustrialisation par substitution », conseille-t-il. Sur un autre plan, il estime que le Sénégal doit cesser de favoriser systématiquement les entreprises étrangères dans les appels d’offres pour les grands projets de son Plan de développement. « Il faut imposer des clauses de sous-traitance obligatoire avec les entreprises sénégalaises pour favoriser le transfert de compétences et de technologies. S’inspirer de modèles comme celui du Nigeria, qui impose une participation locale de 30 % dans les grands projets d’infrastructures », indique le chercheur. Il ajoute que l’endettement envers la Chine est souvent lié à des contrats « clés en main » où l’argent repart vers des entreprises chinoises, créant un cycle de dépendance. « L’État doit réviser les accords jugés inéquitables pour assurer un partage plus juste des bénéfices. L’opacité actuelle des prêts chinois complique l’évaluation de leur impact réel ; une gestion plus transparente est nécessaire pour éviter le piège de la dette », avance le Dr Wagne.
Par LE SOLEIL












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