Assistons-nous au règne d’une forme de justice populaire ? Tout porte à le croire au regard de certains événements récents. Le tragique accident survenu à hauteur de la Patte d’Oie, le 30 janvier 2026, a déclenché une vague de fureur chez les conducteurs de motos-taxis dits « Jakartamen ». Dans un excès de colère, ces derniers ont caillassé puis incendié un bus « Tata ». L’enquête a pourtant révélé que la victime, un motocycliste de 30 ans, ne portant pas de casque, tentait de dépasser le bus par la droite avec un engin non immatriculé. Si le chauffeur a été condamné à dix jours de prison ferme pour homicide involontaire lors d’un procès en flagrant délit, il a échappé de peu au lynchage grâce à l’intervention rapide des forces de l’ordre. Malheureusement, la vindicte populaire ne s’est pas limitée à son véhicule. Un second autocar, stationné à proximité, a également été calciné.
Ce climat de tension s’est de nouveau manifesté le 16 février 2026, sur l’avenue Habib-Bourguiba. Menacés de déguerpissement, des mécaniciens ont violemment affronté les autorités en incendiant un véhicule de supervision de la mairie de Biscuiterie et deux tricycles. Ils ont également caillassé les camions de l’opération. Cette tendance croissante à se faire justice soi-même est devenue alarmante. Elle engendre des scènes de chaos où la clameur publique se substitue aux tribunaux. En s’érigeant en juges, certains citoyens bafouent le principe fondamental de la présomption d’innocence. Ce pilier du droit impose à l’accusation de prouver la culpabilité tout en garantissant au prévenu un procès équitable et le droit à la défense. Pourtant, au Sénégal, ce principe est trop souvent ignoré. Dès qu’un citoyen est cité dans une affaire -même comme simple témoin- il est prématurément marqué du sceau de la culpabilité par l’opinion.
Ce phénomène est dangereusement amplifié par la viralité des réseaux sociaux où des « experts en tout » s’improvisent procureurs ou arbitres. L’affaire récente des présumés homosexuels en est une illustration parfaite. Alors que l’enquête est toujours en cours, les commentaires malveillants fusent, certains prétendant déceler la culpabilité des suspects à travers de simples gestes ou regards. Cette désinformation massive exaspère tant les justiciables que les acteurs de la justice.
À titre d’exemple, le 14 février dernier, une citoyenne affirmait avec certitude, sur la base d’une vidéo TikTok, que les prévenus avaient été libérés. Après vérification, elle a dû admettre avoir été induite en erreur par le flot incontrôlé d’informations circulant sur la Toile. Nous devons impérativement cesser de jeter en pâture d’honnêtes citoyens et de réagir sous le coup de l’émotion numérique. Face à la gravité des faits, la prudence et la lucidité doivent rester de mise.
À l’heure où l’émotion dicte trop souvent la sentence, rappelons-nous qu’un État de droit ne se gouverne ni par la rumeur ni par la colère. La justice ne se crie pas dans la rue ; elle se rend, avec rigueur et responsabilité.
source/lesoleil.sn












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