Quand l’université oblige l’État à se penser autrement

 

Un étudiant perd la vie sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop. L’émotion est immédiate, la sidération profonde. Condamnations, appels à la vérité et demandes de sanctions se succèdent. Mais lorsqu’un tel drame survient dans un espace dédié au savoir et à l’avenir, il ne peut être traité comme un incident parmi d’autres. Il pose une question plus grave : celle des conditions concrètes dans lesquelles l’État intervient à l’université.

Ce drame ne surgit pas dans un vide. Il s’inscrit dans un contexte universitaire marqué par des tensions connues : difficultés sociales persistantes, attentes estudiantines fortes, lenteurs administratives, dialogue fragile. Rien d’exceptionnel en soi. Mais précisément parce que ces tensions sont ordinaires, leur mauvaise gestion peut produire l’irréparable. Lorsque la situation se tend, chaque décision pèse davantage, chaque geste devient déterminant, et l’erreur cesse d’être abstraite : elle devient humaine.

Une telle occurrence impose une lecture plus exigeante que celle du fait divers. Elle ne se laisse ni épuiser par l’émotion qu’elle suscite, ni réduire à la recherche immédiate de responsabilités individuelles. Sa récurrence, à travers des contextes politiques différents, invite à déplacer le regard : des personnes vers les structures, des circonstances vers les mécanismes par lesquels l’action publique est conçue et mise en œuvre.

À l’UCAD, comme dans d’autres universités confrontées à des crises similaires, tout porte à croire que l’intervention s’est produite dans un climat déjà fortement dégradé. L’accumulation des frustrations, l’absence de réponses rapides et lisibles, la difficulté à contenir la tension par le dialogue ont progressivement laissé place à une logique d’urgence. Dans un tel contexte, l’intervention n’est plus un instrument de régulation : elle devient un facteur de risque supplémentaire.

C’est précisément à ce stade que devrait s’appliquer une doctrine d’intervention immédiate, claire, connue à l’avance et activable sans improvisation. Une telle doctrine ne vise pas à empêcher toute intervention, mais à en fixer strictement les conditions, les acteurs et les limites.

Dans l’urgence, la première exigence doit être la désescalade. Toute tension aiguë sur un campus devrait déclencher un dispositif civil de médiation, associant l’administration universitaire, des représentants étudiants clairement mandatés et des acteurs neutres identifiés à l’avance. Tant que ce dispositif n’est pas formellement épuisé, l’intervention sécuritaire ne devrait être qu’exceptionnelle.

Or, l’UCAD dispose d’un outil de médiation institutionnelle. Le médiateur universitaire, autorité académique chargée de la prévention et de la résolution amiable des conflits, a déjà été mobilisé dans des contextes tendus. Le problème n’est donc pas l’absence de médiation, mais les conditions de son efficacité. Le médiateur agit par l’autorité morale et le dialogue ; il ne dispose ni d’un pouvoir contraignant ni d’un droit de suspension sur les décisions administratives ou sécuritaires. Lorsque la crise bascule dans l’urgence, la médiation devient consultative, alors même qu’elle devrait être structurante.

Un autre point de blocage apparaît lorsque la gestion de la crise sort du périmètre strict de l’université pour mobiliser les forces de l’ordre. Faute d’articulation formelle entre médiation universitaire et décision sécuritaire, la médiation devient périphérique et perd sa capacité à contenir l’escalade. Dans les systèmes les plus robustes, toute intervention sur un campus est conditionnée à un constat documenté d’échec de la médiation. À défaut, l’intervention se fait sans verrou institutionnel.

Une doctrine d’intervention immédiate repose donc sur trois exigences : la clarté de la chaîne de décision, pour éviter toute ambiguïté en situation de crise ; la proportionnalité stricte des moyens, limitée dans l’espace et le temps ; et un temps institutionnel de clarification après l’intervention, destiné à établir les faits et corriger les failles constatées.

Cette doctrine ne peut être pleinement opérante sans aborder la question de la représentation estudiantine. Les amicales de facultés constituent historiquement des piliers de la vie universitaire et des espaces légitimes de médiation. Leur efficacité dépend toutefois du cadre dans lequel elles opèrent. Dans un environnement politique dense, la porosité entre engagement estudiantin et débats politiques extérieurs peut fragiliser le dialogue, sans que cela puisse être imputé mécaniquement aux acteurs concernés.

Les expériences les plus stables montrent que ce risque est réduit lorsque les mandats sont clairement définis, les règles de fonctionnement transparentes et les espaces d’expression nettement distingués. Loin d’affaiblir la représentation estudiantine, cette clarification en renforce la crédibilité.

Enfin, une doctrine digne de ce nom se mesure à sa capacité à apprendre. Un drame qui ne débouche sur aucun ajustement durable constitue un échec collectif. À l’UCAD comme ailleurs, l’enjeu n’est plus seulement de réagir, mais de prévenir : transformer un événement tragique en point de bascule pour repenser durablement la manière dont l’État intervient à l’université.

La répétition des drames universitaires n’est pas une fatalité. Elle révèle une hésitation à franchir un seuil : celui d’une gouvernance plus mûre, plus lisible et plus protectrice. Gouverner l’université autrement, ce n’est ni céder à la contestation ni affaiblir l’autorité. C’est accepter que la force de l’État se mesure aussi à sa capacité à préserver la vie dans les espaces les plus sensibles.

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com