Au moment du but qui a offert la Coupe d’Afrique au Sénégal, une image a figé l’écran : la Première dame, le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko célébrant ensemble, sans fard ni protocole. Dans un climat politique chargé de soupçons et de divisions, cette scène dépasse le football. Elle interpelle la République : et si cette image ouvrait la voie à une pacification nécessaire, pour recentrer enfin le pays sur l’essentiel ?
La victoire du Sénégal à la Coupe d’Afrique des Nations ne saurait être réduite à un simple exploit sportif. Elle constitue, à bien des égards, un moment politique au sens le plus noble du terme. Un moment où la Nation, éprouvée par des années de tensions, de fractures et de désillusions, s’est reconnue dans un même élan. Pendant quelques jours, les appartenances partisanes se sont estompées, les clivages se sont tus, et le pays a renoué avec ce qu’il a parfois perdu : le sentiment d’être un corps collectif capable de vibrer ensemble.
Ce sacre a produit un fait rare : une identification massive, transversale, presque instinctive. Des quartiers populaires aux centres urbains, des villages aux capitales de la diaspora, le Sénégal s’est vu dans cette victoire. Il s’y est reconnu sans réserve, sans calcul, sans arrière-pensée. Une telle convergence émotionnelle ne relève jamais du hasard. Elle dit quelque chose de profond sur l’état d’une société, mais aussi sur ses attentes les plus enfouies.
Au cœur de cette liesse nationale, une image s’est imposée avec une force singulière. Une image saisissante par sa simplicité, puissante par ce qu’elle suggère. Au moment du but victorieux, les caméras ont capté la Première dame, Marie Khone Faye, épouse du Président de la République, jubilant spontanément avec son époux, Bassirou Diomaye Faye, et le Premier ministre, Ousmane Sonko. Aucun protocole. Aucun cérémonial. Aucun artifice. Trois figures rapprochées dans une joie sincère, partageant le même instant, la même émotion.
Cette image ne saurait être reléguée au rang d’un simple épisode périphérique. Elle s’impose comme un symbole. Un symbole d’autant plus fort qu’il surgit dans un contexte politique marqué par les soupçons, les récits de division et les tentatives répétées d’opposition entre le Président de la République et son Premier ministre. Depuis plusieurs mois, une partie du débat public semble moins préoccupée par les enjeux du développement que par la mise en scène d’une rivalité supposée entre les deux figures centrales du pouvoir issu des urnes.
Or cette image rappelle une vérité que beaucoup feignent d’ignorer : la relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’est ni circonstancielle ni opportuniste. Elle est le produit d’un combat commun, forgé dans l’adversité, consolidé dans la loyauté, validé par le suffrage universel. Le peuple sénégalais n’a pas élu deux trajectoires concurrentes. Il a mandaté un binôme politique porteur d’un PROJET de rupture.
Lorsque le capitaine des Lions, Kalidou Coulibaly, parle des deux étoiles de la République, il met des mots simples sur une réalité politique profonde. Ces deux figures incarnent, chacune à sa manière, une part essentielle de l’espérance nationale. Elles ne sont pas appelées à s’éclipser l’une l’autre, mais à éclairer ensemble le chemin. Une étoile isolée éclaire peu. Une constellation, en revanche, oriente durablement.
L’image de la jubilation partagée offre ainsi une occasion politique inouïe aux nouvelles autorités. Une opportunité rare de pacifier explicitement la relation entre le Président de la République et son Premier ministre, de la soustraire aux spéculations, aux interférences opportunistes et aux lectures toxiques. Une telle pacification ne relèverait pas de la communication. Elle constituerait un acte de gouvernance majeur, capable de restaurer la clarté au sommet de l’État et de renforcer la crédibilité de l’action publique.
Mais cette pacification ne saurait rester confinée aux hauteurs du pouvoir. Elle doit s’étendre à l’ensemble de l’espace politique. Le Sénégal traverse une période exigeante. Le contexte international est peu indulgent, marqué notamment par les tergiversations du FMI, les pressions financières et un héritage budgétaire lourd. À cela s’ajoutent des attentes sociales immenses, nourries par l’espoir de rupture porté par les urnes. Dans un tel environnement, la conflictualité politique permanente devient un facteur de fragilisation collective.
La victoire à la CAN a montré que le pays sait suspendre ses querelles lorsque l’essentiel est en jeu. Elle a démontré que l’unité nationale n’est pas un mythe, mais une ressource mobilisable. C’est pourquoi l’invitation qui s’impose aujourd’hui est celle de la responsabilité : mettre entre parenthèses les différends politiques, non par renoncement démocratique, mais par sens de l’État. Non pour effacer les divergences, mais pour hiérarchiser les priorités.
Entendons-nous bien. Cet appel à l’unité ne signifie ni l’oubli ni l’amnistie. La reddition des comptes demeure une exigence républicaine intangible. Les dossiers relatifs aux martyrs, aux violences politiques, aux abus et aux dérives du passé doivent suivre leur cours. La justice ne se négocie pas. Elle ne se suspend pas. Elle constitue l’un des fondements d’une paix durable et crédible.
De la même manière, l’apaisement politique ne saurait être confondu avec le silence ou l’unanimisme. Le débat contradictoire est l’oxygène de la démocratie. Il est ce qui oblige le pouvoir à s’expliquer, à corriger, à s’améliorer. Un pouvoir sans contradiction s’appauvrit. Une opposition sans responsabilité se disqualifie. Ce qui est attendu aujourd’hui, ce n’est pas l’alignement, mais la hauteur.
C’est précisément dans ce contexte qu’une vigilance particulière s’impose au sommet de l’État. Tous les espaces qui se présentent comme des soutiens politiques ne se valent pas. Certains deviennent rapidement des réceptacles opportunistes, dépourvus de colonne vertébrale idéologique et d’ancrage populaire réel. Ils fonctionnent comme des zones de regroupement circonstanciel, où se croisent ambitions individuelles, calculs de positionnement et stratégies d’anticipation du pouvoir. Un tel espace, fût-il Diomaye Président, ne peut être politiquement viable.
Une coalition qui ne se définit ni par une histoire militante, ni par une discipline collective, ni par une vision clairement assumée, ne structure rien. Elle fonctionne comme un mécanisme de captation, absorbe les énergies sans les structurer et finit par détourner le sens même du projet politique. Construite autour d’un homme et non d’une idée, autour d’une fonction et non d’un combat, elle devient inévitablement un instrument de pression sur celui qu’elle prétend soutenir. Présentée comme une ouverture, elle finit en piège stratégique.
La pacification nécessaire entre les deux étoiles de la République ne passe donc ni par la multiplication de structures parallèles ni par la fabrication de zones grises politiques. Elle passe par la clarté des ancrages, la fidélité aux engagements initiaux et la cohérence entre le Président et son Premier ministre. La vigilance, ici, n’est pas un réflexe défensif. Elle est une responsabilité d’État.
Pacifier l’espace politique, ce n’est pas abolir le conflit. C’est passer de la confrontation destructrice à la contradiction féconde. C’est accepter que, dans certaines séquences de l’histoire nationale, l’intérêt supérieur du pays commande une discipline collective minimale, une retenue dans les mots, une lucidité dans les priorités.
La jubilation de la Première dame, du Président et du Premier ministre, ce soir-là, dit exactement cela. Elle rappelle que la République n’est pas qu’un empilement d’institutions et de procédures. Elle est aussi une communauté humaine, traversée par des émotions, des espoirs et des responsabilités partagées. Elle montre que l’unité n’est pas une faiblesse, mais une force stratégique.
Les deux étoiles de la République ont aujourd’hui la possibilité de transformer cette image en méthode, de faire de la pacification un choix assumé. En le faisant, elles conforteraient leur mission à la tête de l’État et susciteraient l’adhésion d’une large majorité de Sénégalais, attachés à la rupture, mais aussi à la stabilité, à la dignité et à la cohérence.
La Coupe d’Afrique des Nations a offert au Sénégal un moment de grâce. Elle a adressé un message clair à toute la classe politique : le pays est plus fort lorsqu’il est uni. Saisir ce message, ce n’est pas renoncer au débat démocratique. C’est lui donner un sens, une utilité collective, une direction.
Parfois, une image suffit à rappeler l’essentiel. Encore faut-il savoir la reconnaître. Et surtout, savoir en faire une boussole.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives














Laisser une Réponse