RESTRUCTURATION DE LA DETTE : LE SÉNÉGAL NE PLIERA PAS

 

Une seule question aura suffi pour installer le doute : « Allez-vous restructurer la dette du Sénégal ? ». Posée lors de la conférence de presse coanimée à Dakar par le Premier ministre Ousmane Sonko et son homologue mauritanien, elle laissait sous-entendre que le pays finirait par s’incliner sous une pression extérieure présentée comme inéluctable. La réplique d’Ousmane Sonko a refermé cette parenthèse avant même qu’elle ne s’ouvre : la dette est viable, le Sénégal rembourse, et aucune restructuration ne sera engagée. En un instant, il a déjoué une tentative subtile d’imposer un récit de fragilité. Le message était clair : le Sénégal ne pliera pas. Et cet échange a révélé un affrontement discret, mais déterminant, entre la souveraineté d’un État et les attentes d’un système qui croyait encore pouvoir dicter sa trajectoire.

Il faut décoder ce moment sans naïveté. Cette question n’était pas anodine ; elle s’inscrivait dans une mécanique géopolitique bien rodée. La technique est connue : installer artificiellement l’idée d’un effondrement imminent, provoquer un doute sur la solvabilité d’un pays, puis pousser vers une restructuration de la dette. Une fois la restructuration acceptée, les marchés se ferment, le pays perd sa marge de manœuvre, et l’intervention du FMI devient incontournable, accompagnée de conditionnalités sévères. Ce schéma n’est pas nouveau. Il a été appliqué à la Zambie, au Ghana, à l’Éthiopie, avec des conséquences sociales et politiques désastreuses.

Le Sénégal a refusé d’entrer dans cette trappe. Et ce refus est historique. Le récit extérieur voulait réinstaller l’Afrique dans le vieux scénario des années 80, lorsque les plans d’ajustement structurel, imposés sous le slogan trompeur « Moins d’État, mais mieux d’État », ont conduit à la destruction de secteurs entiers, à la suppression des subventions vitales, et à l’effondrement de la capacité d’intervention publique. Les peuples africains n’ont rien oublié : ces politiques n’ont pas produit de croissance ; elles ont produit de la misère. Ce que l’on appelait “réformes” n’était rien d’autre qu’un démantèlement de l’État social.

Et que l’on ne se trompe pas : si ces politiques reviennent aujourd’hui, ce ne sera pas sous leur vrai nom. Le vocabulaire a évolué pour masquer la brutalité du mécanisme. On ne prononce plus “ajustement structurel”, mais “optimisation des dépenses”. On ne parle plus de “réduction de l’État”, mais de “rationalisation”. On ne parle plus de “conditionnalités”, mais “d’efficacité budgétaire”. Les mots ont été remaquillés, mais le contenu reste le même. L’objectif reste de réduire l’État pour mieux le contrôler, d’amputer sa capacité stratégique, et de transférer des secteurs entiers sous contrôle externe.

Ce que beaucoup n’avaient pas anticipé, c’est que le Sénégal allait briser ce narratif par les faits. En levant 1 779 milliards FCFA sur les marchés régionaux sans restructurer, sans supervision du FMI, sans renoncer à la souveraineté, le gouvernement a démontré que la panique financière annoncée était une construction, non une réalité. Les investisseurs régionaux ont jugé sur les actes, pas sur les rumeurs. Ils ont validé la discipline budgétaire, la transparence retrouvée, et la stabilité politique. La stratégie des alarmistes s’est effondrée.

Ce succès financier a neutralisé un autre levier de pression : la tentation de présenter Ousmane Sonko comme un obstacle au financement international. Le récit était simple : “tant que Sonko est là, le Sénégal sera isolé”. La réalité a tranché : le pays se finance, honore sa dette, et préserve sa souveraineté. Ceux qui espéraient une capitulation ont découvert qu’un État africain peut dire non, tenir le choc, mobiliser des ressources, et maintenir le cap sans plier. C’est cela qui dérange le plus : le Sénégal ne devrait pas être capable de résister, mais il résiste.

Il faut maintenant comprendre la dimension politique et psychologique de cette séquence. Dans les relations internationales, les crises ne naissent pas toujours des chiffres, mais des récits que certains construisent autour de ces chiffres. La question de la journaliste participait à cette fabrication : suggérer la crise pour mieux l’imposer. Mais la réponse du Premier ministre a cassé ce mécanisme. En ramenant la discussion aux faits, il a obligé les acteurs extérieurs à répondre à la réalité plutôt qu’à leurs propres projections. C’est une rupture de méthode. Et cette rupture change le rapport de force.

Il faut aussi rappeler que la dette révélée aujourd’hui n’est pas la dette créée par les autorités actuelles. La dette réelle avait été dissimulée. Des engagements hors bilan avaient été négligés. La transparence était absente. Le gouvernement actuel a choisi de rétablir la vérité en reconstituant les chiffres dans leur intégralité. C’est ce travail méthodique qui a donné l’impression d’une explosion de la dette. Elle n’a pas explosé : elle a été mise à nu.

Ce débat n’a d’ailleurs rien de soudain. Dans notre chronique « 7 milliards de dettes cachées : le FMI confirme, le Sénégal retient son souffle », nous avions déjà souligné que ces dettes non comptabilisées révélaient des responsabilités partagées. Pendant des années, des trajectoires macroéconomiques ont été validées par les institutions financières internationales sur la base de données incomplètes, parfois embellies, parfois imprécises. Lorsque le FMI confirme aujourd’hui l’existence de cette dette cachée, il engage aussi sa propre crédibilité analytique. La transparence ne peut pas être unilatérale : si les États doivent publier, corriger et justifier, alors ceux qui évaluent doivent également interroger leurs méthodes, revoir leurs mécanismes de contrôle et accepter de se réformer. L’exigence de vérité ne peut pas peser uniquement sur les pays qui subissent les diagnostics ; elle doit s’appliquer à ceux qui les produisent, surtout lorsqu’ils en appellent ensuite à une restructuration.

C’est précisément ce “ensuite” qui pose problème. Car les mêmes institutions qui n’ont pas détecté ou signalé la dette cachée voudraient désormais imposer une restructuration qui placerait le Sénégal dans un cycle d’ajustement imposé. La mécanique est connue : dramatiser la situation, fermer l’accès aux marchés financiers, puis proposer une supervision extérieure comme seule issue. Mais ce temps est révolu. Le Sénégal ne tombera pas dans cette séquence préécrite.

Au-delà des chiffres, ce débat touche au cœur du rôle de l’État. Restructurer, c’est renoncer à orienter l’économie selon la vision nationale. C’est accepter que les priorités du pays soient définies ailleurs. C’est immobiliser les investissements essentiels. C’est suspendre la politique sociale. C’est abandonner des entreprises stratégiques. C’est réduire l’État là où il est nécessaire et amplifier les vulnérabilités là où la population est déjà fragile. C’est exactement ce qui s’est passé dans les années 80, et c’est précisément ce que le Sénégal refuse aujourd’hui.

Ce refus n’est pas une posture idéologique. C’est un choix stratégique, rationnel et souverain. Un État n’a pas vocation à s’auto-diminuer. Il a vocation à protéger, planifier, investir. Le refus de restructurer permet au Sénégal de préserver son autonomie budgétaire, sa marge d’action sociale, et sa capacité à mener la Vision 2050 sans dépendre des humeurs d’un organisme extérieur. Cette cohérence n’est pas seulement économique : elle est institutionnelle, sociale, géopolitique et identitaire.

Le Sénégal n’est pas en crise : il est en reconquête : reconquête de vérité budgétaire; reconquête de crédibilité auprès des marchés; reconquête de souveraineté dans la décision publique; reconquête de contrôle sur son agenda. Et cette reconquête n’est ni fragile ni improvisée. Elle s’appuie sur un pilotage méthodique, une administration stabilisée, des choix assumés, une vision cohérente et un chef de gouvernement qui refuse de laisser son pays revivre les échecs passés.

La dette engage un rapport de force : elle situe un pays sur l’échiquier mondial. Accepter une restructuration reviendrait à concéder l’initiative stratégique à d’autres acteurs. En conservant la maîtrise du dossier, le Sénégal préserve son autonomie, protège ses priorités et déjoue les interprétations biaisées. Le débat n’a donc rien d’une discussion technique : il touche à la capacité du pays à décider de son avenir.

Le Sénégal ne pliera pas. Et pour la première fois depuis longtemps, cette position s’appuie sur une réalité tangible.

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com