Le discours de nouvel An à l’épreuve du PROJET fondateur : chronique d’un tournant silencieux

 

Le discours de nouvel An du Président de la République se voulait un moment de bilan, de projection et de rassemblement. Il a surtout révélé une inflexion. Par sa retenue, ses priorités assumées et ses silences persistants, il a déplacé le centre de gravité du pouvoir vers une logique de normalisation étatique, reléguant au second plan la charge politique et morale du PROJET fondateur. Vingt-quatre heures plus tard, depuis Passy, une autre parole, celle prononcée par le Premier ministre Ousmane Sonko est venue rappeler, sans l’affronter, ce que cette normalisation tend à suspendre : la fidélité au mandat populaire, la mémoire des sacrifices consentis et l’exigence de justice et de reddition des comptes. Entre ces deux prises de parole, une séquence s’est dessinée, discrète mais structurante, qui ouvre 2026 sous le signe d’une question centrale : jusqu’où l’État peut-il se stabiliser sans s’éloigner de ce qui l’a fait naître ?

Le discours à la Nation du 31 décembre 2025 s’impose comme un texte de gouvernement au sens strict. Il ne cherche ni l’adhésion émotionnelle ni la mobilisation populaire ; il installe une posture. Par son ton maîtrisé, sa structure rationnelle et ses priorités clairement hiérarchisées, le Président Bassirou Diomaye Faye parle désormais depuis l’État constitué, avec ses contraintes, ses équilibres et sa temporalité longue. L’emploi est posé comme variable centrale de stabilité sociale, l’investissement public comme levier de transformation, la crédibilité internationale comme actif stratégique, les réformes institutionnelles comme horizon méthodique. Tout concourt à produire un message de prévisibilité et de maîtrise. La rupture, jadis proclamée comme moteur politique, n’est plus convoquée comme telle : elle est intégrée, absorbée, administrée.

Sur le plan institutionnel, ce discours consacre une présidence qui se pense comme pivot de stabilité du système. La conflictualité fondatrice est tenue à distance, non par dénégation, mais par neutralisation. Elle installe la normalisation étatique comme horizon prioritaire de l’action publique.

Sur le plan économique et social, le propos s’inscrit dans une logique de pilotage. Il organise l’attente, appelle implicitement à la patience, invoque la méthode et le temps long comme garanties de sérieux. Le discours est techniquement défendable, cohérent avec les contraintes budgétaires et les exigences de gouvernance. Mais cette cohérence repose aussi sur une sélection rigoureuse de ce qui peut être dit et de ce qui ne l’est pas.

Car deux dimensions fondatrices du PROJET disparaissent du champ présidentiel : la justice pour les martyrs et la reddition des comptes. Leur absence n’est ni fortuite ni marginale. Elle est cohérente avec la logique générale du texte. En privilégiant la stabilisation et la projection, la parole présidentielle suspend ce qui pourrait réactiver la conflictualité morale. La transparence est évoquée comme valeur abstraite de gouvernance, jamais prolongée par un engagement politique clair sur la responsabilité des actes passés. La mémoire sacrificielle, pourtant socle de l’alternance, est tenue hors champ.

Sur le plan moral, cette omission est lourde de sens. Les martyrs ne constituent pas une page douloureuse que l’on pourrait refermer au nom de la paix civile ; ils sont la source même de la légitimité du pouvoir actuel. Leur silence dans un discours de fin d’année, censé embrasser toutes les dimensions de la Nation, opère une mise à distance symbolique. La stabilité est ainsi recherchée au prix d’un ajournement du sens.

Cette omission ne relève pas d’un simple choix tactique de communication ; elle s’inscrit dans une inflexion plus profonde. Elle traduit le virage politique amorcé par le Président Bassirou Diomaye Faye, qui, à mesure que le pouvoir s’installe, cherche à frayer sa propre voie, distincte de la matrice originelle du PROJET. En privilégiant une posture de stabilisation, de continuité et de respectabilité institutionnelle, la parole présidentielle s’éloigne progressivement du registre de la rupture assumée pour investir celui d’une légitimité construite par l’État lui-même. Le silence sur la justice pour les martyrs et sur la reddition des comptes apparaît alors non comme une défaillance ponctuelle, mais comme un choix cohérent avec cette nouvelle trajectoire : celle d’un pouvoir qui entend désormais s’autoriser de sa propre centralité institutionnelle plutôt que de s’adosser explicitement à la charge politique et morale qui l’a porté.

C’est dans cet espace laissé en creux que s’inscrit, dès le lendemain, la parole prononcée à Passy par Ousmane Sonko. Elle ne rompt pas la séquence ouverte à Dakar ; elle la prolonge autrement. Là où la présidence organise la patience, la parole de Passy rappelle le serment. La justice, la reddition des comptes et la mémoire des martyrs y affleurent non comme slogans, mais comme conditions de cohérence. Le propos ne nie pas la nécessité de gouverner ; il rappelle ce qui rend politiquement soutenable l’acte de gouverner.

Ainsi se dessine, sans être explicitée, une configuration nouvelle : deux registres de légitimité coexistent au sommet de l’État. L’un institutionnel, fondé sur la stabilité, la gestion et la crédibilité ; l’autre politique et moral, fondé sur la rupture, la justice et la fidélité au PROJET fondateur. La chronologie, Dakar, puis Passy donne à cette dualité une lisibilité presque pédagogique. Le pouvoir ne se contredit pas ; il se dédouble.

Mais ce dédoublement appelle désormais un choix clair. La fidélité au PROJET fondateur ne peut rester implicite ni être reléguée à des rappels périphériques. Elle constitue la condition même de la légitimité durable du pouvoir. La normalisation étatique est nécessaire ; elle ne saurait devenir une fin en soi. Gouverner ne signifie pas neutraliser la rupture, mais l’inscrire dans des institutions capables de la porter sans la trahir. La stabilité n’a de valeur que si elle prépare la réparation.

Dans cette perspective, la parole d’État gagnerait à se réarticuler explicitement au référentiel du PROJET, non pour fragiliser l’équilibre institutionnel, mais pour lui donner un cap normatif clair. La retenue peut être une vertu ; le silence, sur des enjeux fondateurs, devient un risque politique. La justice pour les martyrs et la reddition des comptes n’ont pas à être spectaculaires pour être crédibles ; elles doivent être nommées, séquencées et garanties. À défaut, la patience sociale demandée se transformera en attente inquiète.

La prise de parole de Passy agit ici comme un rappel nécessaire. Elle n’est pas une contestation de l’État ; elle est une exigence de fidélité. Elle dit, sans menacer, que l’autorité ne se consolide pas seulement par la maîtrise, mais par la cohérence. Elle rappelle que l’État tient parce qu’il rend, et qu’il gouverne durablement parce qu’il assume.

C’est pourquoi l’année 2026 ne pourra être celle d’un simple approfondissement technocratique. Elle devra être celle d’une clarification politique. Clarification sur la place du PROJET dans l’action publique. Clarification sur la justice attendue pour les martyrs. Clarification sur la reddition des comptes comme pilier non négociable de la rupture. La normalisation étatique peut être une étape féconde si elle est explicitement ordonnée à ces exigences. Sinon, elle ne sera qu’un confort fragile.

La fidélité au PROJET fondateur n’est pas un retour en arrière ; elle est la seule voie pour que l’avenir promis demeure crédible. C’est à cette aune et à celle-là seulement que le discours de fin d’année devra être relu, et que la séquence Dakar–Passy restera dans l’histoire politique récente comme le moment où le pouvoir a été sommé, sans détour, de choisir la cohérence plutôt que le silence.

Hady TRAORE

Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com