On l’a longtemps connu sous un coup de crayon assassin, signé Papisko, avant de l’appeler plus simplement Psk. Derrière ces trois lettres et ces caricatures qui faisaient grincer des dents autant que rire les consciences se cache Pape Samba Kane, journaliste, esprit libre, plume affûtée et observateur implacable de son temps. Rencontre avec un homme qui écrit et parle comme on décape, sans anesthésie, mais toujours avec humour.
Comment êtes-vous devenu à la fois journaliste, écrivain, satiriste et essayiste ?
Je suis arrivé au journalisme par la littérature. Par l’écriture créative, dirais-je. C’est la poésie, la fiction, quelques fantaisies littéraires qui m’ont conduit à la presse. Dans ma jeunesse, alors que je travaillais dans un café, j’ai rencontré Mame Less Dia. C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. J’ai fréquenté son journal, « Le Politicien », premier journal satirique du Sénégal, et sans doute d’Afrique, non pas encore comme journaliste, mais comme aspirant écrivain. J’y déposais des textes poétiques, des nouvelles, des billets satiriques. Me félicitaient toujours des figures du journalisme qui étaient pour moi des monstres sacrés, mais ces textes n’étaient presque jamais publiés : trop longs, trop décalés, pas assez « journalistiques ». Puis, un jour, j’ai raconté une scène simple : un trajet en bus, une dispute autour d’un héritage, des passagers pris à témoin, un chauffeur surexcité. J’en ai tiré un billet court et incisif. Il a été publié immédiatement. Le jour même, on m’a confié une rubrique : « Qui se moque de qui ? ». À partir de là, j’ai écrit sur tout ce que je voyais : les bus, les garages, les cafés, les bars, les petites scènes ordinaires de Dakar. Le journalisme m’a offert quelque chose de décisif : une existence sociale plus affirmée. J’apportais de l’argent à la maison. Je n’étais plus « le garçon qui lit des livres incompréhensibles ». J’étais reconnu. Écrire, cette coquetterie un peu prétentieuse, était devenu un métier dont je pouvais vivre. Mon attirance pour le journalisme satirique n’était pas un hasard. La satire est une catégorie littéraire. Adaptée au journalisme, nous sommes face au genre journalistique le plus exigeant. Le journalisme satirique, comme tous les autres, demande de la précision, mais exige en plus, outre une certaine maîtrise de la langue, une habileté créative, avec usage d’ironie mordante et de procédés linguistiques qui peuvent être blessants. Et cela exige que l’information soit exacte et rigoureusement traitée. On pardonne moins au journaliste satirique qu’à d’autres. Je suis resté sept ans au « Politicien ».
J’y écrivais énormément : billets, enquêtes, reportages ; je touchais à tout. Certaines enquêtes ont marqué leur époque. Avec d’autres jeunes de la rédaction, nous rêvions du « Canard enchaîné », le mythique satirique français. Nous avons donc quitté « Le Politicien » pour fonder « Le Cafard Libéré ». Ce journal a contribué, avec « Sud Hebdo », « Walfadjri » et « Le Témoin », à transformer durablement la presse sénégalaise : créativité graphique, exigence dans l’écriture, régularité des parutions. Seulement, la satire, à mes yeux, a une fonction essentielle en démocratie : décrisper et dégrossir les tensions. Quand un pays ne rit pas, il pleure. Sous Abdou Diouf, malgré toutes les tensions, il y avait une acceptation réelle de la critique éditoriale, y compris satirique. Les règles du jeu démocratique étaient strictement respectées par tous. Plus tard, sous Abdoulaye Wade, ce ne fut pas la même chose… tant la satire avait disparu, et avec elle une forme d’aspiration consensuelle à un approfondissement continu des libertés démocratiques. Depuis, pour mille raisons, c’est la descente aux enfers pour une presse qui mérite bien mieux que son état actuel. Après dix ans au « Cafard », j’ai éprouvé le besoin de sortir du « ghetto » de la satire. J’ai d’abord fondé « Démocratie », un mensuel panafricain de prospective politique, puis créé et dirigé plusieurs quotidiens d’information générale : « Le Matin », « L’Info 7 », « Taxi-Le Journal ». Le défi était immense avec les quotidiens. Il fallait produire tous les jours, manager des équipes nombreuses et faire tourner une machine quasi industrielle. Mais je n’ai jamais cessé d’écrire : le billet quotidien, l’éditorial, parfois l’analyse de fond. Et j’ai amené une tonalité satirique dans tous ces journaux. Aujourd’hui encore, on me rattache spontanément à la satire.
Votre parcours est traversé par un dialogue constant avec l’art. Quel est votre rapport personnel à la création artistique et comment les différents arts que vous pratiquez ou fréquentez nourrissent-ils votre pensée et votre écriture ?
Mon rapport à l’art en général remonte à mon enfance. J’écris, je peins, je joue de la flûte ; je passe d’un genre à l’autre. C’est l’écriture créative qui m’a conduit au journalisme, et elle ne m’a jamais quitté. C’est peut-être ce qui a facilité mon entrée – en fait un retour – à la littérature. Je suis né et j’ai grandi à la Médina. Très souvent, il m’arrive de me poser la question de savoir comment on peut être né dans ce quartier sans être romancier, musicien, peintre, pourquoi pas danseur, en un mot un artiste – y compris artiste du ballon rond, comme les regrettés El Hadj Malick Sy, dit Souris, et Sega Sakho. Avec ses grandes maisons animées que l’on pouvait parfois traverser de part et d’autre, parce que certaines disposaient de deux portes – une sur une rue, une autre sur la rue opposée – ses rues où l’on organisait des événements colorés jour et nuit : tànnbéer, mbapat, loolambe, Kassak ! Et puisque ce quartier, dont l’esprit se meurt aujourd’hui, était ce que je nomme un « village urbain », ces activités de rue étaient soutenues dans les maisons par des séances de contes merveilleux dits par des grand-mères bienveillantes et hospitalières, ou par ces séances – parfois concours – de « mayye », courtes histoires comiques ou plus finement humoristiques qui excitent l’imagination et la créativité. Et bien d’autres sollicitations pour un esprit en formation, y compris celles de l’école française dans un quartier où quasiment 100 % des enfants étaient scolarisés, grâce à de grandes infrastructures scolaires aux quatre coins du quartier, dont le fer de lance est l’école de Médina, un véritable complexe avec cinq établissements primaires et un collège.
Ce quartier a vu naître Boubacar Boris Diop, le cinéaste Ben Diogaye Bèye, les peintres Alpha Wally Diallo, Kré et Ousseynou Mbaye, les musiciens Seydina Insa Wade, Idrissa Diop, Youssou Ndour, Abdoulaye Mboup et bien d’autres. Je me suis contenté de survoler ma proximité. Pour en venir à moi, dans cette ambiance, et en considérant certainement les mystères qui fondent nos prédispositions, j’ai très tôt, à l’école, aimé la lecture : lire et parfois interpréter des contes, réciter des poèmes, écrire aussi beaucoup de poésie, des nouvelles et autres fantaisies. Et je n’ai plus arrêté, même en me perdant pendant quarante ans dans un métier… d’écriture aussi : le journalisme ! Pour le reste, j’ai grandi dans une maison qui faisait presque face à une autre occupée par le fondateur de la fameuse « École de Dakar », Pierre Lods. Cette maison, où ont commencé ou terminé leur apprentissage de la peinture des artistes comme Ibou Diouf, Amadou Ba, Saydou Barry et bien d’autres, jusqu’à la génération des Zulu Mbaye, était parmi nos terrains de jeu. Ce n’est donc pas étonnant que, certes en amateur, je me sois depuis adonné à la peinture. Et encore aujourd’hui, je taquine le pinceau. J’ai ainsi habité, déjà journaliste, au début des années 1980, ce fameux Village des Arts de l’ex-camp Lat Dior, à l’entrée de la ville, jusqu’à sa brutale récupération par le gouvernement en 1984. Un lieu où est né le mouvement Agit’Art, créé par Joe Ouakam, et bien d’autres initiatives artistiques hors de la peinture : le cinéma, le théâtre, la musique, auxquels je me suis frotté – particulièrement le cinéma – ayant travaillé avec Ben Diogaye et le regretté Cheikh Ngaïdo Ba. Ce parcours initiatique avait été commencé au Chantilly, un café situé à côté du théâtre Daniel Sorano dans les années 1970-1980, où j’ai rencontré et fréquenté des géants des arts et des lettres, dont je parle dans « Sabaru Jinne – Les Tam-tams du Diable », que vous connaissez bien, il me semble. Et donc, bien évidemment, on est qui on est : ces influences festives et folles du quartier, formatrices de l’école, ou studieuses comme la fréquentation de géants tels Abdou Anta Kâ, conseiller culturel de Senghor, auteur de la pièce de théâtre « Chaka » et de l’inoubliable recueil de nouvelles « Mal », Jean Brière ou Djibril Diop Mambéty nourrissent forcément ma créativité, consciemment ou pas.
Vous avez, dans votre essai « Les écrits d’Augias », passé en revue les pages sombres de la presse sénégalaise. Qu’est-ce que la presse sénégalaise vous inspire aujourd’hui ?
Si je devais mettre des mots aujourd’hui sur la presse sénégalaise, et sur la presse en général, je parlerais d’un grand rendez-vous manqué avec la vigilance. J’ai longtemps cru, avec une certaine naïveté, que le Sénégal, du point de vue de sa presse, était définitivement à l’abri des ressacs, des retours en arrière. Nous pensions avoir consolidé à la fois la liberté de la presse et la qualité du travail journalistique, au point de ne connaître désormais que des améliorations. Je me suis trompé. Comme pour la démocratie, dont nous parlions déjà autrefois en termes de « risques de ressac », la presse n’a pas échappé aux ressacs qualitatifs pendant qu’elle se massifiait. Nous avons cru être au-dessus de ces dynamiques régressives africaines, alors même que les mutations profondes du monde médiatique nous rattrapaient. Le tournant décisif, à mon sens, a été l’irruption brutale d’Internet. Cette révolution technologique a bouleversé le métier, mais surtout nous n’avons pas eu les bonnes réactions face au défi. L’une de nos grandes erreurs a été de considérer les médias sociaux – je préfère cette appellation – comme des concurrents, puis de vouloir imiter leurs méthodes. La quête du buzz, les titres approximatifs et énigmatiques pour attirer le chaland vers des contenus inconsistants, les effets de manche, sans réfléchir à ce qui fonde l’identité du journalisme. Dans d’autres parties du monde, les choses se sont faites autrement.
Personne, aujourd’hui, ne confond le « Washington Post », le « New York Times » ou « Le Monde », dans leur version électronique, avec des blogs ou des sites d’opinion tenus par des influenceurs ou ces nouveaux chroniqueurs au style grand-place. Chez nous, cette frontière s’est brouillée au point que le public ne sait plus toujours distinguer le journalisme professionnel de la simple prise de parole individuelle. Nous aurions dû, dès le départ, affirmer clairement que la presse est un métier, exercé par des journalistes formés, responsables, dépositaires d’une éthique. La liberté d’expression appartient à tous les citoyens, mais la liberté de la presse engage une responsabilité spécifique. L’accès aux supports professionnels pour des pigistes et chroniqueurs volontaristes devait être géré avec plus de rigueur. Blogs, pages Facebook, chaînes YouTube – individuels ou collectivement animés – sont des véhicules d’opinion, comme les tracts politiques et syndicaux sur papier d’autrefois. Nous n’avons pas su, ou pas voulu, le comprendre assez tôt. À force de courir derrière l’audience et les « followers », certains médias mainstream ont fini par adopter les mêmes travers que ceux qu’ils dénoncent aujourd’hui : titres apocryphes, sous-entendus racoleurs, confusion sensationnaliste entre information et opinion. En agissant ainsi, la presse a contribué elle-même à affaiblir sa crédibilité. Aujourd’hui, le mal est en partie fait. Mais tout n’est pas perdu.
L’avenir passera nécessairement par le numérique, par des versions en ligne professionnellement orthodoxes, à condition de réaffirmer une chose simple : ici, c’est du journalisme ; là-bas, c’est autre chose. Et de travailler d’arrache-pied à reconquérir la confiance du public et le respect des élites, « cibles » principales de notre travail.
Les jeux d’argent occupent aujourd’hui une place de plus en plus visible dans l’espace social sénégalais. En tant qu’observateur attentif de la société, comment regardez-vous ce phénomène, entre illusion, espoir et dérive possible ?
Il m’est difficile aujourd’hui, vingt ans après mon premier livre sur les jeux d’argent – en août 2006, « Le Poker menteur des hommes politiques », à l’époque sur la problématique des casinos physiques – de répondre à une telle question sur les jeux d’argent tels qu’ils se déclinent aujourd’hui. Cet ouvrage, repris et contextualisé pour embrasser l’apparition des paris sportifs et autres jeux électroniques d’argent – en 2025 sous le titre La folie des jeux d’argent – afin de mettre en garde contre les dérives, aujourd’hui amplifiées, qui peuvent naître de cette activité, avait suscité des réactions qui firent naître en moi l’espoir que quelque chose allait être entrepris pour sauver, surtout notre jeunesse, d’un fléau qui cause plus de drames que même ces aventureuses expéditions en pirogue vers l’Europe. À l’addiction au jeu, un problème psychiatrique pris très au sérieux ailleurs, il fallait ajouter les faillites économiques, mais aussi scolaires et familiales – sans être exhaustif – parmi les conséquences des jeux d’argent. L’espoir dont je parle était venu de rencontres avec des lycéens et collégiens dans des écoles, sollicitées par les autorités des mêmes établissements, et du constat que sur les réseaux sociaux des jeunes influenceurs s’étaient investis, avant même la parution de ce dernier ouvrage, dans un combat contre ce phénomène. Il faut noter, pour le déplorer, que cette dynamique a d’abord été ralentie par l’absence de prise en charge ou d’encouragement à cette mobilisation par les autorités de l’État. Et quasiment stoppée lorsque ces mêmes autorités ont donné une espèce de caution d’honorabilité à l’activité en taxant les joueurs pour en faire d’honorables contribuables comme tout le monde. À partir de cet instant, qui oserait, comme nous l’avons fait dans les deux versions de l’ouvrage, qualifier les jeux d’argent d’activités mafieuses ? Et, bien entendu, aujourd’hui, même cette veille, qui pouvait dissuader une potentielle victime de cette funeste inclination pour les jeux d’argent de franchir le pas – ou de modérer un joueur déjà mordu – est en train de disparaître. Les jeux d’argent se sont donc vu ouvrir un boulevard comme jamais chez nous.
Quelle place la poésie occupe-t-elle dans votre vie et dans votre écriture : est-elle pour vous un refuge intime, une arme critique ou une manière particulière de dire le monde ?
La poésie occupe dans ma vie, et très anciennement, une place importante, par moments proprement envahissante. En tant que lecteur de textes poétiques divers, puis de modeste auteur, il ne se passe pas un jour sans que je ne fréquente cette activité. En tant que lecteur, je ne suis ni sectaire ni prisonnier d’un genre, d’une époque ou d’un poète, même si mon baudelairisme est connu dans le milieu littéraire. Je lis ce poète tous les jours, mais c’est surtout parce qu’il n’est pas que poète. Mon livre de chevet, ce sont ses Œuvres complètes, dont j’ai deux éditions : une « légère », celle de Laffont (1001 pages quand même), et une plus lourde, plus complète (4 volumes), La Pléiade. Mon autre livre de chevet a pour titre « Les Sept Fidèles d’amour ». C’est une anthologie consacrée à la production lyrique de poètes mystiques musulmans des débuts de l’islam. Il s’agit de Roudâky, Omar Khayyâm, Attâr, Nezâmi, Mowlavi (l’un des surnoms ou titres de Rûmi), Sa’adi et Hafez. Ces poètes persans ont porté et hissé la poésie orientale musulmane à des sommets enivrants.
Ils chantent la femme et, à travers elle, Dieu, dans une tension lyrique amoureuse nourrie d’un lexique érotique : une poésie absolument troublante, mais qui interpelle ma démarche en tant qu’auteur cette fois, laquelle, quoique esthétiquement proche, reste très en dehors (enfin, c’est ce que je veux croire) de tout mysticisme. Juste la femme, dans toute sa splendeur. Ce que je fais dans ce genre, depuis mes quinze ans ou avant, sans rien connaître de ces maîtres du verbe, est parfois très ressemblant par cette tension vers la dévotion amoureuse, ses tourments et ses voluptés. Du point de vue du rythme, des atmosphères et de cette dévotion profondément sincère qui traverse les deux types de poésie – moi, pour la beauté de la femme en chair et en âme, pour les émois ; eux, pour Dieu, mais par des chants dédiés à la femme et à ces mêmes attraits – je le dis humblement, conscient de l’écart qu’il peut y avoir, à tous points de vue, entre un Roudâky ou un Attâr et n’importe quel poète contemporain, et surtout votre modeste interlocuteur. Cependant, je porte un intérêt particulier aux slameurs, surtout à ceux parmi eux qui ne croient pas qu’ils peuvent renverser un gouvernement ou quelque ordre établi avec leur prose. Même si tous font de belles choses et sont peut-être en train de déblayer le terrain pour une nouvelle poésie, j’ai une tendresse particulière pour les lyriques parmi eux. Mais je leur recommande à tous de lire les poètes, y compris les plus anciens, ceux de l’Antiquité même. Et aussi d’écouter les chants lyriques traditionnels comme modernes de nos chansonniers et musiciens. La poésie est un courant qui traverse le temps et les espaces pour les irriguer, les fertiliser, leur inspirer les mêmes chants déclinés sur des airs différents, des langues différentes, des rythmes aussi. Le Parnasse de Goethe s’est abondamment nourri de cette poésie lyrique mystique orientale que j’ai évoquée tantôt et revendique avec fierté cette affiliation. Le poète allemand invite « les lettrés d’Occident à délaisser leurs préjugés pour découvrir l’univers de ces princes du verbe, ces familiers de l’extase créatrice » et écrit en se référant à l’Orient : « Qui veut comprendre la poésie doit aller au pays de la poésie ». Citation rapportée par Jafar Rouhbakhch dans sa préface des Sept Fidèles d’amour.
Et votre majestueux « Sabaru Jinne » ?
« Sabaru Jinne » est, pour dire les choses simplement, mon premier roman publié. On sent d’ailleurs qu’il est un chantier et annonce peut-être une œuvre en devenir. Dès sa parution, il a rencontré un écho auquel je ne m’attendais pas forcément, notamment à l’université, à la Faculté des Lettres. Le livre m’a ouvert les portes des amphithéâtres, m’a permis d’échanger directement avec des étudiants en littérature, en master ou des doctorants, certains ayant consacré leurs travaux – article doctoral ou mémoire – à « Sabaru Jinne ». Cela a été une expérience fondatrice. La critique a été, pour moi, une surprise heureuse. Des universitaires et intellectuels reconnus ont écrit des textes d’une grande générosité, au point que l’idée a même circulé d’en faire un ouvrage critique d’accompagnement lors d’une éventuelle réédition. Le roman a été nominé au Grand Prix du Chef de l’État pour les Lettres en 2017. Ce sont là des éléments périphériques, bien sûr, mais, avec d’autres qu’il serait laborieux de lister ici, ils éclairent le rapport que j’entretiens aujourd’hui avec ce livre. À l’origine, « Sabaru Jinne » est né d’une promesse faite à une amie qui quittait définitivement le Sénégal. J’en parlais beaucoup avec elle sans jamais l’écrire. Elle aimait mes poèmes, mes textes journalistiques, mes manuscrits. À la veille de son départ, je me suis engagé à finir ce roman « avec un seul personnage, enfermé dans une chambre toute une nuit ».
J’avais déjà des fragments, des notes, un matériau dispersé. J’ai commencé à organiser ce chaos sans vraiment savoir où j’allais. Pendant cette période, je suis tombé sur « L’Art du roman » de Milan Kundera. Ce texte a été une révélation. Alors que j’écrivais de manière totalement intuitive, sans plan, en m’affranchissant de la chronologie et des soucis de vraisemblance, je découvrais que j’étais déjà, sans le savoir, dans une conception du roman que Kundera avait théorisée. Cette lecture m’a rassuré, encouragé et a accéléré l’achèvement du livre. Je n’ai jamais été attiré par les romans trop fabriqués, trop construits. Ce que j’aime, ce sont les audaces, les ruptures, les écrits funambules, les écrivains qui prennent des risques. C’est ce que je trouve chez Gabriel García Márquez ou chez Marie NDiaye, notamment dans « Trois femmes puissantes ». C’est ce que j’aime dans « Le Cavalier et son ombre » de Boris Boubacar Diop, dans les romans de Ken Bugul. Ce sont des formes libres, parfois déroutantes, mais profondément vivantes. Je crois que chaque nouveau roman doit être différent de tous ceux qui l’ont précédé. La création exige de s’affranchir des règles éculées. J’écris en fermant les yeux. Je le dis souvent : fermez les yeux du cœur et écrivez. Ne pensez ni au professeur de lettres, ni à l’écrivain admiré, ni même au lecteur. L’écriture est une activité solitaire, jusqu’au moment où l’on décide de montrer son texte. Une fois le manuscrit terminé, je l’ai laissé reposer, puis je l’ai relu, allégé, retaillé. Son éditeur, Amadou Lamine Sall, m’a fait des observations pertinentes destinées à ouvrir le chemin au lecteur moyen, dit-il, à alléger, sans en trahir la densité, « la forêt dense et odorante qu’est ce texte » – vous savez, c’est un poète ! – et dans laquelle certains lecteurs risquent de se perdre. Quelques-uns ont dit que le livre restait « difficile » d’accès. Peut-être. Mais sans ce travail, il l’aurait été davantage encore. Aujourd’hui, avec le recul, je préfère laisser « Sabaru Jinne » tel qu’il est, en phase de réédition par les éditions Le Tamarinier, créées par le groupe L’Harmattan Sénégal du très volontaire Abdoulaye Diallo. « Sabaru Jinne », c’est un premier geste, une première respiration romanesque. Pour une réédition, je choisis de respecter l’esprit originel. Le reste appartient au temps, et peut-être à d’autres livres.
Comment percevez-vous l’avenir de la littérature sénégalaise…
Face aux mutations numériques qui sont universelles, comme la littérature, isoler les lettres sénégalaises pour aborder cette problématique est-il pertinent ? Je crois que, face à ces bouleversements et à leurs conséquences sur la lecture – plus globalement sur le livre lui-même en tant qu’objet, avant même de parler des contenus – les auteurs comme les éditeurs, ici ou ailleurs dans le monde, ont des réactions différentes, d’où il ressort que, pour tous et partout, ils partagent une certaine perdition. Ces technologies, qui remettent en cause bien des manières d’aborder l’écriture créative, évoluent quasiment au jour le jour et, le temps de réfléchir à comment faire avec telle nouvelle invention, une autre surgit. Je pense à l’irruption de ce type d’intelligence artificielle, les grands modèles de langage appelés IA génératives conversationnelles, qui, sans penser au sens humain, produisent de la pensée structurée. Tout cela rend absolument improbable toute réponse définitive à votre question. C’est d’ailleurs cette équation qui m’a fait aborder ma première initiative créative impliquant cette technologie par une approche inédite consistant à interviewer carrément un modèle de langage, l’entraînant dans une longue conversation soutenue. Une façon de mettre à l’épreuve les « capacités créatives » et rédactionnelles de cette intelligence artificielle. Je parle de « Conversation avec Gemini – L’Intelligence artificielle : défis et défiances en Afrique », paru en novembre 2025.
Résultat : un étonnant ouvrage de 420 pages, dont la lecture me ramène constamment à ce que m’a dit la chercheuse Amy Niang, préfacière de l’ouvrage, un jour lors de nos conversations préliminaires. Elle soutient que « dans deux ou trois ans, une intelligence artificielle pourra écrire des romans qu’aucun être humain ne saurait écrire ». C’est dire que c’est la littérature universelle qui doit trouver une réponse à cette problématique naissante. Peut-être chaque auteur devrait-il user d’imagination et de créativité pour faire avec cette nouveauté. Quant aux nouvelles formes de narration et à la relation changeante des jeunes avec la lecture, apparues avec les smartphones, nous n’avions pas fini de réfléchir à comment leur trouver une parade que sont apparues les IA avec de nouvelles interpellations autrement plus complexes. J’avoue, comme tout le monde, être quelque peu perdu. Mais l’être humain, depuis les origines, a été confronté à ce genre de dilemme face à ses propres créations et initiatives. Nous nous en sommes sortis jusqu’ici vivants et créatifs. Je rappelle ici que même l’invention de l’écriture – ce sera difficile à faire comprendre à beaucoup aujourd’hui – avait suscité les mêmes frayeurs, doutes et interrogations chez les humains, notamment chez un philosophe comme Platon, qui craignait que l’écriture ne devienne « un poison ». Il redoutait que l’homme ne perde le savoir, « la véritable connaissance », et la mémoire, qui seraient consignés quelque part « artificiellement », accessibles à tous.
L’intelligence artificielle s’invite désormais dans les champs de l’écriture…
Cette technologie, dont nous avons précédemment évoqué les renversements inévitables qu’elle introduit déjà dans la littérature, ne laissera intacte aucune forme d’expression artistique, à l’exception peut-être du théâtre. Je dis peut-être, parce qu’il faut être particulièrement prudent avec cette invention qui évolue à une vitesse folle et va dans toutes les directions. Dans la musique, la peinture sous ses différentes formes et déclinaisons, même dans la sculpture, l’IA s’est immiscée, y introduisant des bouleversements que je résume par ce constat, pour moi explosif : « L’intelligence artificielle supprime l’outil ». C’est saisissant : l’outil ! L’une des plus grandes inventions humaines, marquant une étape cruciale dans la saga de notre espèce – une véritable révolution à son avènement – est en passe de devenir obsolète, puis de disparaître complètement. Aujourd’hui, on peut peindre un tableau, sculpter un objet ou, pour un plombier, former un coude sans pinceau, sans burin, sans chalumeau. Ceci déborde d’ailleurs de la création artistique pour toucher tous les métiers, et l’on peut étendre la nomenclature jusqu’aux métiers d’élite comme la médecine, y compris chirurgicale, où l’on se passe déjà du tensiomètre, du stéthoscope et bientôt, peut-être déjà, du bistouri. Bref, pour rester dans le champ de la création, oui, il faudra ici aussi faire preuve d’imagination, renouveler les approches dans des directions certainement inconfortables au début, mais qu’il faudra emprunter avec optimisme. Un optimisme fondé sur l’idée que nous disposons (encore, heureusement !) de la faculté de choisir quelle relation entretenir avec ces IA complexes que Tom Friedman, journaliste d’investigation trois fois prix Pulitzer, dans un entretien avec le « Washington Post », n’a pas hésité à qualifier de « new species ». Là aussi, je conclus comme à l’évocation de l’IA précédemment : oui, c’est une menace, mais aussi une opportunité – surtout celle de sonder d’autres possibilités chez l’être humain face à la nouveauté. Et j’ai foi en l’humain, surtout dans ses capacités d’adaptation. À la fin des fins, sur cette IA, restons sereins et nous la dompterons : l’humanité en a vu d’autres…
SOURCE/LE SOLEIL














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