La victoire du Sénégal à la Coupe d’Afrique des Nations 2025-2026 s’inscrit bien au-delà du résultat sportif. Elle a pris corps dans les villes, les quartiers et les villages, à travers des gestes de civisme, de responsabilité et d’attachement au bien commun. Durant toute la compétition, un peuple s’est rassemblé autour d’un objectif partagé, révélant une capacité collective à s’organiser, à se discipliner et à agir de concert lorsque le sens est clairement établi.
Le 18 janvier 2026, le Sénégal a remporté la Coupe d’Afrique des Nations face au Maroc, inscrivant une deuxième étoile après celle de 2021. Le fait sportif est désormais établi. Il appartient à l’histoire. Mais ce qui mérite d’être écrit, conservé et transmis dépasse largement la finale elle-même. Cette victoire n’a pas seulement couronné une équipe ; elle a révélé, avec une netteté rare, ce que le Sénégal est capable de produire lorsque le sens précède l’émotion et que l’objectif est compris avant d’être célébré.
Pendant toute la campagne, bien avant le dernier match, le pays s’est transformé sans y être convoqué. Aucun décret, aucune campagne officielle, aucun mot d’ordre centralisé. Pourtant, partout, les mêmes gestes sont apparus. Des quartiers nettoyés, des rues entretenues, des murs repeints aux couleurs nationales, des drapeaux accrochés avec soin pour signifier une appartenance assumée. Cette mobilisation n’a rien eu de spectaculaire au sens superficiel. Elle a été remarquable par sa sobriété, par sa constance, par sa répétition silencieuse sur l’ensemble du territoire.
Ce qui s’est exprimé-là n’était pas une ferveur désordonnée, mais une discipline volontaire. Un peuple a choisi, de lui-même, de se mettre en ordre autour de son équipe. Non par peur de la sanction, non par soumission à une autorité, mais parce que l’enjeu était jugé légitime. Pendant cette Coupe d’Afrique, le peuple sénégalais a produit ce que tant de politiques publiques cherchent à instaurer sans toujours y parvenir : de l’ordre sans coercition, de l’engagement sans contrainte, du civisme sans injonction.
Les gestes observés dans l’espace public ne relevaient pas de l’anecdote. Ils ont révélé un rapport profond au bien commun. En nettoyant les rues, en embellissant les quartiers, les populations n’ont pas seulement soutenu leur équipe ; elles ont temporairement repris possession de l’espace collectif. Elles ont montré que l’abandon de cet espace n’est pas un rejet, mais le symptôme d’un déficit de sens partagé. Lorsque le sens est clair, le comportement suit. Le football, ici, n’a pas créé cette capacité ; il l’a révélée.
Cette dynamique populaire a trouvé son prolongement exact sur le terrain. Face au Maroc, dans un environnement défavorable, devant un public acquis à l’adversaire, le Sénégal n’a pas cédé à la nervosité. Il a choisi la maîtrise. Le jeu s’est construit sur la patience, la rigueur et l’intelligence collective. Sous la direction de Pape Thiaw, l’équipe a respecté son plan sans s’en écarter. Chacun connaissait son rôle. Chacun en acceptait les exigences. Le collectif n’était pas un discours : il était une pratique constante.
Cette tenue collective n’en est que plus remarquable qu’elle s’est affirmée dans un contexte rendu difficile par un arbitrage largement en deçà des exigences d’une finale continentale. Des décisions contestables, des gestes et des séquences que l’on n’aime pas voir dans une fête du football ont parasité le déroulement du match et rompu, par moments, l’équité attendue à ce niveau. Pourtant, le Sénégal n’a ni sombré dans la protestation permanente ni perdu sa ligne. Il n’a pas laissé l’injustice perçue dicter son comportement. Il est resté concentré, discipliné, fidèle à son jeu et à son éthique.
C’est précisément dans ces circonstances que la valeur d’une équipe se mesure. Là où d’autres auraient cédé à la nervosité, à la confusion ou à la rupture, le Sénégal a opposé la maîtrise et la retenue. Les Lions ont continué de jouer, de respecter le jeu et de porter le match sur le terrain, refusant que l’arbitrage, aussi défaillant soit-il, devienne l’argument ou l’excuse. Cette attitude a renforcé leur crédibilité. Elle a montré que le Sénégal ne se contente pas d’être performant ; il sait aussi rester digne lorsque les conditions ne sont pas réunies.
La victoire est venue non d’un moment de rupture spectaculaire, mais d’une continuité assumée. Elle est née de la capacité à tenir, à résister, à attendre. Elle est née de la confiance dans la méthode. Cette finale n’a pas consacré une équipe flamboyante ; elle a consacré une équipe juste. Et c’est précisément cette justesse qui a fait la différence.
Mais cette équipe mérite d’être magnifiée au-delà du seul match final. Les Lions de la Teranga ont porté le Sénégal avec une dignité, une constance et une crédibilité qui ont dépassé le cadre africain. Sur l’échiquier footballistique mondial, ils ont montré que le Sénégal joue désormais à un très haut niveau, avec un football lisible, structuré, respecté. Dans les grandes capitales sportives comme dans les coins les plus reculés du monde, le nom du Sénégal a circulé comme celui d’une nation sérieuse, compétitive et installée.
Les Lions ont été des ambassadeurs exemplaires. Par leur comportement, leur discipline et leur sens du collectif, ils ont projeté une image forte du pays : celle d’un Sénégal rigoureux, fiable, capable de rivaliser avec les meilleurs sans renier son identité. Ils ont donné au drapeau sénégalais une visibilité et un respect que nul discours diplomatique n’aurait pu imposer avec autant de force. Ils ont inscrit le Sénégal dans la géographie mentale du football mondial.
Cette deuxième étoile confirme une trajectoire. Elle établit que le sacre de 2021 n’était pas un accident heureux, mais le premier jalon d’un cycle structuré. Le Sénégal est entré dans une relation nouvelle à la performance : une relation fondée sur la durée, la stabilité et la cohérence des choix. Gagner n’est plus une surprise. C’est une possibilité construite. Cette régularité installe durablement le pays parmi les références du football africain et crédibilise son modèle de gestion sportive.
La campagne a également mis en lumière le rôle central de la jeunesse. Dans de nombreux quartiers, ce sont des jeunes qui ont pris l’initiative d’organiser, de coordonner et de mobiliser. Ils ont montré une capacité d’anticipation, de responsabilité et de leadership local trop souvent ignorée. Cette énergie, lorsqu’elle rencontre un cadre lisible, ne se disperse pas. Elle se structure. La Coupe d’Afrique a offert, sans discours, une démonstration concrète de ce potentiel.
Autre fait marquant : la suspension temporaire des clivages. Pendant plusieurs semaines, les différences sociales, politiques, professionnelles ou territoriales se sont estompées dans l’espace public. Les mêmes rues ont été partagées, les mêmes couleurs portées, les mêmes attentes exprimées. Le football n’a pas effacé les fractures ; il les a mises entre parenthèses. Cette parenthèse n’est pas insignifiante. Elle montre que la cohésion nationale n’est pas une abstraction inaccessible, mais une expérience possible lorsque le cadre de mobilisation est perçu comme juste et commun.
La relation entre émotion et responsabilité s’est également trouvée rééquilibrée. La joie n’a pas produit le désordre. L’enthousiasme n’a pas dissous le sens du bien commun. Les comportements observés ont démontré que l’émotion collective peut s’exprimer sans annihiler la retenue. Cette capacité de régulation sociale est un acquis majeur. Elle contredit l’idée selon laquelle la ferveur populaire serait, par nature, incontrôlable.
Au-delà du football, cette victoire pose une question directe, presque implacable. Si un tel niveau de mobilisation, de discipline et de constance est possible autour d’un objectif sportif, alors les ressorts existent ailleurs. Ce qui a fonctionné ici n’a rien de mystérieux : clarté du but, stabilité des choix, cohérence de l’action, crédibilité de ceux qui conduisent. Le peuple n’a pas été convaincu ; il a été pris au sérieux. Et il a répondu.
La Coupe d’Afrique des Nations 2025-2026 n’a donc pas seulement offert un trophée au Sénégal. Elle a produit un moment de vérité nationale. Elle a montré, par les faits plus que par les discours, qu’un pays peut s’ordonner sans autoritarisme, se mobiliser sans agitation et durer sans s’épuiser. Le 18 janvier 2026 ne marque pas uniquement une victoire continentale. Il constitue un point de référence.
La deuxième étoile ne clôt rien. Elle oblige. Elle oblige à ne plus ignorer ce que cette victoire a rendu visible. Elle oblige à reconnaître que ce pays sait faire, sait tenir et sait réussir lorsque le sens est clair et l’exigence partagée. Après ce que le Sénégal a montré pendant cette Coupe d’Afrique, il n’est plus possible de prétendre que l’ordre, le civisme et la discipline sont hors de portée. Ils ont existé. Ils ont fonctionné. Ils ont gagné.
C’est cette vérité irréversible qui fera date.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com














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