La clarification publique des positions respectives du Président et du Premier ministre a mis au jour une transformation institutionnelle majeure : l’unicité traditionnelle de l’autorité politique au sommet de l’État laisse place à une configuration polycentrique où coexistent, sans s’opposer, des légitimités de nature différente. Cette évolution ne constitue ni une crise ni une anomalie, mais un changement structurel qui reconfigure silencieusement les mécanismes de décision, l’allocation de l’autorité et la performance du pilotage gouvernemental. Le fonctionnement futur de l’État sénégalais dépendra de sa capacité à intégrer cette pluralité de centres de légitimité dans une gouvernance cohérente.
Le pays n’est pas en tension ouverte ; il traverse une configuration plus fine, moins spectaculaire mais structurante : deux formes de légitimité coexistent, chacune pleinement établie dans son registre. Le Président de la République demeure le détenteur incontesté de la légitimité constitutionnelle. Le Premier ministre bénéficie, lui, d’un capital de confiance populaire exceptionnel, forgé dans un rapport direct au récit politique de ces dernières années. Ces légitimités ne se neutralisent pas, mais elles ne convergent plus automatiquement. La dynamique du pouvoir devient plus composite, plus distribuée, sans pour autant sortir du cadre institutionnel.
Lorsque le Premier ministre a expliqué devant l’Assemblée nationale que chacun suivait désormais sa voie politique tout en continuant à travailler ensemble pour l’État, il n’a pas ouvert une crise ; il a clarifié une réalité installée. L’autorité politique ne repose plus sur un seul pôle. Cette pluralité n’entrave pas le fonctionnement des institutions, mais elle modifie la façon dont l’administration interprète les signaux venus du sommet. Les théoriciens de l’État l’ont souvent souligné : lorsque plusieurs sources d’autorité existent, même sans conflit, le système ajuste spontanément ses mécanismes internes.
Max Weber situait la force de l’État moderne dans la clarté du centre de décision. Niklas Luhmann rappelait que les organisations publiques réagissent moins aux règles qu’à la cohérence des attentes. Crozier et Friedberg montraient que la moindre incertitude au sommet retentit mécaniquement sur la coordination bureaucratique. Le cas sénégalais s’inscrit précisément dans cette zone d’équilibre : les institutions fonctionnent, mais leur environnement politique a changé, ce qui produit des ajustements sur la temporalité des décisions, la circulation des dossiers, et la prudence accrue des échelons intermédiaires.
Le récent décret réorganisant les services de la Primature s’inscrit dans cette logique. Loin d’être un simple remaniement technique, il constitue une réponse administrative à une situation politique nouvelle. En resserrant les périmètres, en clarifiant les responsabilités et en redéfinissant les circuits de commandement, l’État cherche à absorber la complexité du moment. Weber y verrait le réflexe typique d’un appareil administratif confronté à la dispersion partielle de l’autorité : restaurer de la lisibilité pour éviter que l’incertitude ne s’installe. Cette décision n’a pas vocation à résoudre la coexistence des légitimités, mais à en limiter les effets sur le fonctionnement quotidien.
Cette configuration met aussi à l’épreuve la résilience de l’administration sénégalaise. Habituée à absorber les alternances et les réformes successives, elle doit désormais opérer dans un environnement où les attentes politiques ne s’articulent plus automatiquement. Il ne s’agit pas d’une fragilisation des institutions, mais d’un test de continuité : maintenir un niveau d’exécution constant malgré la complexification du sommet. La qualité du commandement administratif, la discipline des directions techniques et la précision des instructions deviennent déterminantes pour éviter les décrochages opérationnels.
Les effets de cette reconfiguration se manifestent plus fortement dans les secteurs exigeant une planification longue et une cohérence soutenue. Les réformes fiscales, la transformation numérique de l’État, les politiques énergétiques ou la gouvernance foncière reposent toutes sur la continuité des orientations. Dans les expériences internationales, lorsque les légitimités divergent, ce sont précisément ces chantiers qui absorbent le plus difficilement les ajustements politiques. Même sans conflit, une ambiguïté persistante peut créer un décalage entre les ambitions affichées et leur mise en œuvre effective.
Sur le plan international, les partenaires techniques et financiers ne lisent pas cette configuration comme un signe de faiblesse, mais comme une variable de prévisibilité. Leur analyse repose moins sur l’unité parfaite de la légitimité que sur la clarté du pilotage et la cohérence du cap annoncé. Un État peut être institutionnellement stable tout en envoyant des signaux complexes, et cette complexité se traduit alors par une demande accrue de garanties. Le défi pour le Sénégal consiste à produire une lisibilité stratégique suffisante pour neutraliser l’impact de cette distribution d’autorité sur la perception du risque.
Les grandes transitions politiques offrent également des enseignements utiles. Là où les divergences de légitimité ont été explicitement encadrées, comme au Portugal après 1974 ou en Afrique du Sud dans les années 1990, la performance publique a été préservée. Là où elles ont été laissées ouvertes, comme en Tunisie après 2011, l’État a perdu en capacité de décision sans pour autant vaciller. Ces cas montrent que la coexistence de légitimités n’est pas en soi un facteur de fragilité ; elle le devient lorsque les institutions ne définissent pas clairement les modalités de coordination entre les différents pôles d’autorité.
Il est essentiel de comprendre que cette situation n’annonce aucun basculement. Le Sénégal reste un pays solide, doté d’institutions éprouvées et d’une administration capable de gérer des contextes plus difficiles que celui-ci. Mais l’enjeu n’est plus la stabilité ; il est la performance. L’histoire offre plusieurs exemples où la dispersion de l’autorité n’a pas brisé l’État mais a ralenti sa capacité de transformation. Le risque n’est donc pas l’effondrement, mais la cadence.
Pour dépasser ce moment, plusieurs réponses existent. La première, déjà entamée, consiste à renforcer la clarté organique afin de compenser la distribution de l’autorité. La deuxième relève du politique : réaffirmer, même temporairement, un cap suffisamment partagé pour servir de boussole administrative. La troisième, plus profonde, appartient au peuple : lorsque la divergence devient structurelle, certaines démocraties choisissent le suffrage pour recomposer une légitimité unifiée.
Aucune de ces options ne nécessite une mise en œuvre immédiate. Le Sénégal dispose encore d’une marge d’adaptation. Mais la question demeure : un pays peut-il mener une transformation ambitieuse lorsque la source de l’autorité n’est plus totalement unifiée ?
Le Sénégal n’est pas fragilisé ; il est sollicité. Ce qui se joue n’est pas une confrontation, mais une question de pilotage. Le décret de réorganisation de la Primature montre que l’État a compris la nature du défi. La suite dépendra de sa capacité à clarifier, ajuster ou réaffirmer la direction de son action publique. Un État peut fonctionner avec deux légitimités ; pour accélérer, il lui faut un axe clair. La gestion de cette configuration déterminera une part importante de la trajectoire politique et institutionnelle du pays.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com














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